La neige : matière résiduelle ou or blanc?

Ça y est, l’hiver est à nos portes et, avec lui, les incontournables opérations d’épandage, de déblayage et de déneigement. Au cours de l’hiver 2019-2020, à Montréal, 12,4 millions de m3 de neige ont été déversés dans 25 sites d’entassement ou de chutes à l’égout. Et l’hiver précédent (un « gros hiver ») : 14,3 millions de m3. Le budget de déneigement de la Ville de Montréal pour 2021 est de 185 M $ dont environ 60 % peut être attribué aux chargements et à l’élimination. À elles seules, les opérations de chargement et d’élimination des neiges représentent pas moins de 2 % des dépenses de la Ville, soit plus que le budget de fonctionnement de n’importe quel arrondissement, plus que la facture d’eau de toute l’agglomération.

Des risques pour la sécurité des résidents et des travailleurs

Ces opérations s’appuient sur l’utilisation de très nombreux véhicules lourds peu adaptés aux milieux de vie urbains. Chaque année au Québec, le déneigement coûte la vie à environ 3 personnes, dont 4 piétons juste à Montréal pour l’hiver 2008-2009. En 2010, le coroner Luc Malouin avait attribué la majorité de ces décès aux angles morts des véhicules lourds utilisés pour le déneigement. 

De plus, il peut arriver que les camions se renversent, ce qui représente un risque majeur pour les travailleurs impliqués dans les opérations de déneigement. Depuis plusieurs années, les experts constatent des lacunes dans la manipulation de ces véhicules par manque de formation

Francon, ce géant

À Montréal, un site de dépôt des neiges se démarque particulièrement par ses proportions titanesques : l’ancienne carrière Francon, dans l’arrondissement Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension. Cet immense trou béant de 2 km de long sur 0,5 km de large et de 70 m de profondeur par endroits a servi au dépôt de 5 millions de m3 de neige à l’hiver 2018-2019 – plus d’un tiers de la neige ramassée à Montréal cet hiver-là.

Dans le quartier Saint-Michel, les inconvénients et les risques ressentis sont proportionnels à ces chiffres. Les jours de tempête, la carrière Francon accueille environ 200 camions de déneigement à l’heure, ce qui génère d'importantes nuisances sonores et pose des risques à la sécurité et à la qualité de vie des MicheloisEs (Vivre Saint-Michel en santé, 2020). De plus, en raison de la cadence des opérations et des vents, il arrive que des camions (et de leurs conducteurs) tombent dans la carrière

De dépotoir à neige à milieu de vie

La table de quartier Vivre Saint-Michel en santé (VSMS) pilote depuis déjà quelques années une démarche d’idéation et de sensibilisation visant à revoir les usages et l’aménagement de l’ancienne carrière. C’est qu’en plus des nuisances liées au transport et au déchargement de la neige, la carrière Francon, par sa localisation et son emprise (environ 20 % de l’ensemble du territoire du district de Saint-Michel), pose de grands défis à la mobilité et à la cohésion entre les différents districts du quartier. 

Malgré tout, les citoyenNEs mobiliséEs par la table de quartier ne souhaitent pas combler la carrière; ils veulent la valoriser. Ils rêvent d’une passerelle multifonctionnelle, de logements sociaux et communautaires, d’un centre multiservice, d’une serre et d’un marché public permanent. Et puisque ce site est si important pour la gestion des neiges, ils font le pari de l’innovation : ne serait-il pas possible d’intégrer la neige au coeur de cette vision, d’exploiter la neige comme une ressource énergétique et l’eau de fonte, une fois traitée, comme un intrant dans une éventuelle production agricole locale? 

De matière résiduelle à ressource

Utopiques, les MicheloisEs? Ce ne serait pourtant pas la première fois que la neige serait traitée comme une ressource énergétique. L’organisme Vivre en Ville, dans sa publication intitulée Ville d’hiver: principes et stratégies d’aménagement hivernal du réseau actif d’espaces publics montréalais, présente le cas de l’hôpital régional de Sundsvall, en Suède, dont 97 % des besoins énergétiques de climatisation estivale sont comblés par un système d’échange de chaleur avec une réserve de neige accumulée au cours de l’hiver. Un chercheur cité dans un article de La Presse avance qu’ « [...] un quartier de 200 à 300 maisons pourrait être climatisé tout au long de l'été grâce à la neige occupant une superficie équivalente à celle d'un terrain de jeu ». 

L’eau de fonte des neiges étant contaminée de sels, de métaux, d’hydrocarbures, de matières en suspension, etc., un traitement est requis avant réutilisation ou disposition. Pourquoi ne pas mettre à profit l’expertise montréalaise et québécoise en phytotechnologies? Divers exemples d’aménagement et la recherche démontrent les capacités étonnantes de certains végétaux à traiter les eaux usées (dont les eaux de fonte), que ce soit en captant les ions et les métaux, en concentrant les eaux usées par évapotranspiration, ou en filtrant les eaux usées – parfois en association avec des bassins de sédimentation.

Au fait, a-t-on vraiment besoin de charger toute la neige?

Les sommes faramineuses et les risques posés à la sécurité des résidents et des travailleurs sont de tristes coûts associés à l’acheminement de la neige vers des lieux de dépôt. L’alternative consisterait à la traiter sur place. Par exemple, en stockant la neige dans des puits locaux de climatisation comme ceux décrits plus haut, la quantité de neige à charger diminuerait considérablement, ce qui se traduirait également par de belles économies d’argent et d’énergie. 

Une autre option serait d’appliquer concrètement des stratégies d’aménagement durable comme le concept de ville 15 minutes et l’augmentation des transports en commun pour  réduire le nombre de voitures en ville. Dès lors, le stationnement sur rue pourrait graduellement faire place à des aires de repos des neiges l’hiver et des espaces communautaires (placottoirs et autres installations) l’été.

Avec pas moins de 22 km2 de voies présentement dédiées au stationnement sur rue et 12 millions de mètres cubes de neige à ramasser annuellement, nous n’aurions théoriquement besoin que d’un tiers des espaces de stationnement sur rue pour stocker toute la neige nécessaire sur une hauteur de 1,5 mètre. Adieu le ballet nocturne des camions à benne! 

Bien sûr, une telle proposition théorique est loin de se réaliser. Mais chose certaine, dans une approche cohérente avec la Vision Zéro, l’encadrement des entreprises de déneigement et des véhicules devrait être une priorité pour les municipalités et le gouvernement du Québec. Dans ces conditions, les services policiers de Montréal n’auraient plus à recommander aux aînés d'éviter de sortir s’il neige – ce qui est regrettable à notre avis. Les nouvelles technologies devraient faire partie intégrante des véhicules de déneigement, avec entre autres, des caméras pour couvrir les angles morts, des systèmes de détection de mouvement, etc. La réduction des quelque 300 000 voyages de neige exécutés chaque année pour la seule ville de Montréal devrait également être étudiée. 

Chantier nival

Ce ne sont là que quelques exemples d’avenues qui s’ouvrent à nous lorsqu’on aborde la neige non plus comme une matière résiduelle, mais comme une ressource, et qu’on recherche des alternatives aux opérations de déneigement basées sur l’acheminement d’énormes volumes vers un nombre limité de points de dépôt. Des chantiers d’innovation complémentaires (p. ex. : optimisation des opérations de déneigement à travers une perspective de mobilité durable, réduction des nuisances, réduction de la pollution à la source en privilégiant des alternatives aux sels de déglaçage, etc.) devraient également être investis et soutenus, à travers une vision intégrée de résilience hivernale. 

La démarche de VSMS autour de la carrière Francon saura sans doute mobiliser les forces créatives, scientifiques et économiques de la métropole. C’est également une opportunité à saisir pour prolonger la réflexion entamée l’hiver dernier dans le cadre de la journée « SÉRI Montréal - Hiver ». Autant d’initiatives et d'idées qui, nous l’espérons, feront boule de neige!