Sécurité des piétons : agir rapidement et de façon concertée

L’année 2019 vient de se terminer sur un bilan dramatique au niveau de la sécurité des piétons. Avec 24 décès à Montréal, 2019 est en effet l’année la plus meurtrière des 10 dernières années. Et l’année 2020 a commencé de façon tout aussi tragique avec le décès de 2 piétonnes dès les premiers jours de janvier. 

Alors que l’adoption de l’approche Vision Zéro par la Ville de Montréal a suscité une adhésion unanime des acteurs de la collectivité, que les solutions d’aménagement sont connues, comment expliquer de tels chiffres? 

Des véhicules toujours plus nombreux et plus imposants

Le nombre de véhicules dans nos rues est en augmentation constante chaque année. En 2018, on dénombrait 1,96 millions de véhicules de promenade dans le Grand Montréal, soit une hausse de 6,8 % entre 2013 et 2018, alors que l’augmentation de la population dans la région pour cette même période était de 4,6 % (Observatoire Grand Montréal).

Outre le nombre, c’est aussi la taille des véhicules qui pose question. Les véhicules de type VUS (véhicule utilitaire sport) sont en tête des ventes au Québec année après année. Leurs dimensions (hauteur, poids) imposantes accentuent le risque et la gravité de blessures lors d’une collision avec un piéton et contribuent à renforcer le sentiment d’insécurité des piétons. On peut aussi se questionner sur la taille des autres véhicules lourds qui circulent dans nos rues tels que les camions de marchandises, d’entretien et de services, et qui sont eux aussi régulièrement impliqués dans les collisions. 

Des aménagements urbains à repenser

Dans plusieurs de ces événements tragiques, les aménagements sont défaillants : manque d’éclairage, largeur des voies surdimensionnées, délais de traverse insuffisants ou même bien souvent absence de traverses piétonnes, la liste est longue. Les aménagements oublient souvent les usagers les plus vulnérables (aînés, personnes à mobilité réduite). La surreprésentation des aînéEs dans le bilan du Service de Police de la Ville de Montréal (SPVM), avec la majorité des personnes décédées faisant partie de cette tranche d’âge, est un signe qui ne trompe pas. 

Mais il y a de l’espoir. On observe en effet des changements progressifs afin de rendre nos rues plus sécuritaires et conviviales. Aménagement de rues partagées, abaissement de la limite de vitesse, implantation de saillies de trottoirs, les initiatives se multiplient dans nos quartiers. Mais pour atteindre les objectifs de la Vision Zéro, une accélération de la cadence et l’adoption de mesures fortes s’imposent, particulièrement sur le réseau artériel et autour des grands pôles générateurs de déplacements. Une implantation systématique de ces mesures est nécessaire pour que chaque projet tant dans le réseau artériel que le réseau local contribue à rendre la ville plus sécuritaire pour les piétons. À ce titre, la révision du Plan d’urbanisme de la Ville de Montréal représente une occasion unique à saisir et un levier important pour concrétiser la Vision Zéro. 

La responsabilité et l’importance de sanctionner les comportements à risques

Le comportement de certains automobilistes a aussi un rôle non négligeable dans ces collisions. Pourtant, dans la majorité de ces cas, la responsabilité du conducteur ne sera jamais reconnue : “je ne l’ai pas vu”, “le piéton aurait dû être plus patient”, “je regardais mon GPS car j’étais perdu”. La responsabilité est d’ailleurs bien souvent reportée sur le piéton, comme le souligne Allison Hanes dans son éditorial du 11 décembre 2019. Outre des exemples frappants de la déresponsabilisation systématique du conducteur, Mme Hanes y souligne le fait qu’à l’heure actuelle aucune accusation n’a encore été portée

Le temps de la sensibilisation est dépassé 

Les chiffres le montrent, la sensibilisation n’est pas suffisante. Il est nécessaire de passer à l’acte et de pénaliser plus sévèrement les comportements dangereux en adaptant, entre autres, les amendes remises, les retraits de points et de permis, ainsi qu’en multipliant les opérations policières aux endroits les plus à risques. À titre d’exemple, ces dernières semaines, le non-respect des priorités et de l’arrêt aux passages piétons a beaucoup fait les manchettes, mettant en lumière l’absence de sanctions dissuasives ainsi que le peu d’action des forces de l’ordre face à ce délit pouvant entraîner des conséquences fatales pour les piétons.

Le sens des mots 

Le choix du vocabulaire employé dans les communications des institutions et des médias est aussi très révélateur. Les mots “accident” et “percuté par une automobile” sont fréquemment utilisés pour décrire ces malheureux événements. Or, le mot “accident” implique un acte non prévisible. Pourtant, les lieux problématiques où les collisions se répètent régulièrement sont connus et toutes ces collisions ne sont pas le fruit systématique d’un pur hasard mais bien parfois de négligence, de distraction ou d’aménagements inadaptés. L’utilisation de l’expression “percuté par une automobile” plutôt que “par un conducteur” fait aussi porter la responsabilité sur l’objet plutôt que sur l’être humain derrière le volant. 

Les mots sont forts de sens. En France, une association n’hésite pas à employer le terme de “violence routière” depuis de nombreuses années. Devrions-nous nous aussi avoir recours à ce terme lorsque nous parlons des intersections les plus meurtrières, mais non réaménagées depuis des décennies, afin de privilégier la fluidité des véhicules? Jusqu'où la complaisance envers les comportements à risques des conducteurs distraits ou négligents ne constituent pas une forme de violence systémique à l’endroit des usagers de la route les plus vulnérables? On est en droit de se poser la question. 

Une action concertée et systématique nécessaire

Le plan d’action Vision Zéro 2019-2021 est un grand pas en avant et une formidable occasion de mobiliser l’ensemble de la collectivité vers l’objectif de zéro décès et zéro blessures graves. On le constate cependant, il reste beaucoup à faire. Adoption des meilleurs pratiques au niveau de l’aménagement de nos rues, priorisation de la sécurité au lieu de la « sacro-sainte » fluidité, mise en oeuvre de mesures afin de responsabiliser les automobilistes, c’est par une approche globale et des changements d’envergure que nous pourrons rendre la ville sécuritaire et conviviale pour les piétons.