Quel avenir pour la forêt Fairview?

À l’automne 2020, des citoyenNEs de Pointe-Claire ont attiré notre attention sur une mosaïque de milieux naturels qu’ils cherchent à protéger. S’il faut se fier aux intentions de développement urbain de la municipalité de Pointe-Claire, le sort de la « forêt Fairview » semble scellé. Mais est-ce vraiment le cas ?

Un écosystème exceptionnel

La forêt Fairview (aussi parfois appelée « boisé Merck-Frosst ») est en réalité une mosaïque de milieux naturels comprenant des bois, des milieux ouverts et des milieux humides. Elle couvre une superficie totale d’environ 18 hectares (25 terrains de football), sur des terrains privés situés tout juste à l’ouest du centre d’achat Fairview Pointe-Claire. 

Cette mosaïque de milieux naturels est remarquable à plusieurs égards :

  • Il semble s’agir d’un cas unique à l’échelle de l’île de Montréal d’écosystème forestier réunissant des communautés végétales représentatives des domaines bioclimatiques de l’érablière à caryer cordiforme et de l’érablière à bouleau jaune. Ce phénomène s’explique sans doute par la présence de rocs calcaires et de grès qui favorisent la formation de sols basiques et acides dans le même boisé.
  • Il s’agit d’une forêt mature, inaltérée depuis des décennies, qui abrite des arbres centenaires. 
  • Fait très rare pour un site semblable (taille, isolement), trois espèces de couleuvres se partagent les habitats de milieux ouverts, dont la couleuvre brune, une espèce emblématique de la région montréalaise et inscrite sur la liste des espèces susceptibles d’être désignées menacées ou vulnérables.

À ces caractéristiques exceptionnelles, ajoutons que la forêt Fairview constitue le dernier rempart vert entre un quartier résidentiel et une zone industrielle. Depuis de nombreuses années, c’est un lieu de ressourcement pour de nombreux citoyenNEs. Malgré son isolement relatif par rapport à d’autres milieux naturels, cette mosaïque est un élément important du paysage naturel qui contribue significativement à la biodiversité, à la lutte aux îlots de chaleur et à la gestion des eaux.

Quelle place dans la planification urbaine ?

La forêt Fairview se trouve sur des terrains visés par l’article 9.7 du règlement de zonage de la ville de Pointe-Claire. Celui-ci vise à « maximiser la conservation d’un bois ou d’un milieu humide [...], sa mise en valeur et son intégration au projet, en tenant compte de sa valeur écologique, et à rehausser sa biodiversité. » 

Malgré cela, le programme particulier d’urbanisme (PPU) adopté par la municipalité en mai 2017 prévoit le développement d’un quartier résidentiel et commercial, là où se trouve le boisé. À terme, il semble que seuls une bande de forêt à l’extrême ouest de l’écosystème et quelques arbres ou bosquets épars subsisteront. La venue d’une station du Réseau express métropolitain (REM) dans la partie sud-est du terrain ne fait qu’accentuer la pression de développement sur les milieux naturels. 

Précisons que ce PPU est conforme au Schéma d’aménagement et de développement de l’agglomération en vigueur depuis 2015, qui prévoit une affectation « Activités diversifiées » pour la zone concernée (incluant les milieux naturels).

Il faut également préciser que les terrains sur lesquels se trouve la forêt Fairview ne sont pas de propriété municipale; Cadillac Fairview en est propriétaire. Cela ne veut pas dire pour autant que la société privée a les coudées franches : l’obtention d’autorisations du ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC) est nécessaire pour de nombreux types de travaux. 

À notre connaissance, les projets de Cadillac Fairview ou de Pointe-Claire ne prévoient pas, à court terme, de développement sur la mosaïque de milieux naturels, mais à moyen-long terme, oui. Toutefois, en fouillant sur le registre public, on constate que des autorisations ont déjà été demandées et sont en cours d’analyse au MELCC. 

Le CRE-Montréal a déjà pris l’initiative de transmettre à la municipalité de Pointe-Claire ainsi qu’à la direction régionale du MELCC les connaissances qu’elle a colligées concernant l’écologie exceptionnelle de ces milieux naturels. De plus, un dialogue est initié avec Cadillac Fairview.

Un contexte propice à la réflexion collective et au dialogue

L’année 2021 s’annonce très intéressante au chapitre de l’urbanisme et de la protection des milieux naturels.

  • Le prolongement des mesures de distanciation sociale liées à la COVID ne fait qu’accentuer le besoin d’accès aux milieux naturels et aux parcs, tout particulièrement en milieu urbain et à proximité des îlots de chaleur.
  • La Ville de Montréal mène cette année un processus de consultation en vue de la l’élaboration de son Plan d’urbanisme et de mobilité. Même s’il s’agit d’une démarche proprement montréalaise dont les résultats n’affecteront pas directement les décisions d’aménagement des villes liées comme Pointe-Claire, on peut penser que les enjeux et solutions documentés au cours du processus viendront alimenter les citoyenNEs et les décideurs sur tout le territoire de l’agglomération. 
  • De plus, conformément à la Loi concernant la conservation des milieux humides et hydriques, la Ville de Montréal est en train de produire un plan régional des milieux humides et hydriques (PRMHH) dont la portée couvrira toute l’agglomération. Un PRMHH est un document de réflexion stratégique qui vise à intégrer la conservation des milieux humides et hydriques à l’aménagement du territoire.
  • La ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Madame Andrée Laforest, a annoncé, le 27 janvier 2021, le lancement d’une démarche de conversation nationale sur l’urbanisme et l’aménagement du territoire. Il pourrait éventuellement en résulter des modifications aux outils légaux et financiers à la disposition des acteurs du développement urbain pour protéger les milieux naturels. 
  • Le Centre de la science de la biodiversité du Québec (CSBQ), la Chaire de recherche du Canada en économie écologique, la Chaire Liber Ero et le Réseau de milieux naturels protégés du Québec (RMN), ont entrepris la rédaction d’un Livre blanc pour la biodiversité du sud du Québec. Ce livre blanc, fruit d’un travail collaboratif, permettra de dégager des orientations en prévision de la mise en œuvre d’un véritable « Plan Sud ». 
  • Ce contexte de conversation nationale, ainsi que les actions des nombreux regroupements locaux pour la préservation des milieux naturels aux quatre coins du Grand Montréal, pourraient faire des dossiers de conservation de véritables enjeux électoraux, en cette année d’élections municipales

Le cas de la forêt Fairview, ce poumon vert tant apprécié des résidents des quartiers voisins, montre bien les défis qui se posent à la protection des derniers milieux naturels sur l'île de Montréal, surtout les plus isolés d’entre eux et ceux qui ne s'inscrivent pas dans de grands ensembles de milieux naturels (comme les écoterritoires). Néanmoins, cette mosaïque de milieux naturels présente d’intéressants potentiels d’inscription dans une vision d’urbanisme et d’aménagement durables qui miserait sur sa conservation : mise en valeur comme infrastructure verte et bleue, accès à la nature et de qualité de vie, mise en réseau avec d’autres milieux naturels via les emprises des infrastructures, etc. Voilà donc un dossier phare, à suivre de près en cette année si particulière.