Stationnement sur rue : mettre fin au dumping

Imaginez que vous souhaitez réduire votre consommation de sucre, mais qu’un ami glisse toujours un paquet de bonbons dans votre poche. Mieux, imaginez que l’ensemble des paliers de gouvernement voulait vous faire diminuer votre consommation de sucre, mais que votre arrondissement vous livrait, à domicile et aux frais des contribuables, une caisse de boissons gazeuses chaque semaine. Voilà de façon imagée la curieuse réalité de l’aménagement et de la planification des stationnements sur rue destinés aux résidents de Montréal. Bien qu’on cherche par tous les moyens à atteindre nos cibles de réduction d’émissions de gaz à effet de serre, on subventionne le stationnement sur rue pour une valeur de plusieurs centaines de millions de dollars par année.

En effet, la valeur d’une case de stationnement sur un terrain privé est de l’ordre de 10 000 $ à 30 000 $, et de 35 000 $ à 75 000 $ dans le cas d’un stationnement souterrain, ce qui équivaut à des paiements hypothécaires de 35 $ à 275 $ par mois sur 30 ans, frais d’entretien et de déneigement en sus. Pour une case sur rue, par contre, attendez-vous à faire des économies de l’ordre de 90 % à 100 %!

Sur les rues, on ne s’en remet pratiquement qu’à l’expérience désagréable des automobilistes pour réguler la demande en stationnement. Du demi-million de cases sur rue de l'île de Montréal, à peine 4 % sont concernées par des parcomètres et 5 % ont des vignettes de stationnements sur rue réservés aux résidents (SRRR), aux tarifs dérisoires (voir graphique ci-dessous). Sinon, elles sont carrément gratuites dans 90 % des cas (Politique de stationnement de Montréal, 2016). Donc, sauf exception, quand on stationne sur rue, c’est le contribuable qui régale! 

Tableau - Politiques de tarification du stationnement sur le domaine public sur l’île de Montréal (2020)

Dans un contexte d’explosion des coûts de construction et d’urgence climatique, il serait judicieux de permettre aux promoteurs immobiliers de réduire les ratios obligatoires minimums de stationnements dans leurs projets. Ce serait aussi l'heure d’établir ou d'abaisser les maximums (la moitié des arrondissements n'en ont toujours pas ou partiellement seulement). Or, avec le risque de créer des débordements dans les aires de stationnement sur rue, de nombreux arrondissements et villes liées rechignent à le faire. 

Cependant, tant que les arrondissements inondent le marché d’une offre excessivement avantageuse, même une grande offre de stationnement hors rue ne saurait prévenir l'attrait du stationnement sur rue. L’offre est imbattable. À l’instar du phénomène du dumping commercial, qui détruit des pans de l’économie de certains pays lorsque d’autres pays inondent leur marché de produits au rabais, le stationnement sur rue à prix symbolique induit une demande déraisonnable qui empêche l’adaptation des comportements et toute autre innovation locale structurante qui nécessiterait un peu de travail ou d’investissement. Par exemple, la mutualisation de stationnements est une piste prometteuse pour stationner plus de voitures dans moins d'espace, mais comment en financer la gestion quand l'alternative se détaille à près de 0 $ de l'heure? Mettre encore plus de fonds publics dans le stationnement? 

Les solutions se trouvent dans diverses stratégies divisées en deux volets :

Volet 1 – Mieux accompagner les résidents vers la démotorisation

  • expliquer clairement qu’il n’y a pas de place pour plus de véhicules à Montréal, ni dans la rue ni sur le domaine privé
  • offrir aux résidents de secteurs ciblés des rabais ou abonnements aux services de véhicules partagés (Communauto, Bixi) et de transport collectif, comme le Passeport mobilité, pour leur en permettre l'essai
  • exiger dans les projets neufs ou lors de réfections la construction de stationnements à vélos adaptés à la mobilité durable, incluant la recharge des vélos électriques et les vélos surdimensionnés (vélos-cargos et remorques pour enfants)
  • travailler de concert avec les opérateurs de véhicules partagés pour s'assurer d'une offre abondante
  • investir massivement et continuellement dans le développement du transport collectif
  • planifier des quartiers complets qui réduisent les besoins de se déplacer ou combler les manques

Volet 2 – Limiter l’utilisation du domaine public pour le stationnement sur rue des résidents

  • relever progressivement les tarifs pour les vignettes de stationnement sur rue réservées aux résidents (SRRR) à des prix correspondant à celui du marché, 
  • accompagner ces hausses de tarifs d’une tarification sociale du stationnement (rabais aux personnes à faible revenu)
  • réinvestir les sommes perçues dans des projets locaux, des diminutions de taxes ou l’accompagnement des ménages vers la démotorisation
  • imposer des surcoûts réellement dissuasifs pour les 2e et 3e véhicules
  • délivrer un nombre de vignettes correspondant à l’espace réellement disponible
  • allouer les vignettes SRRR selon des critères objectifs de dépendance à la voiture (limitations fonctionnelles, présence d’enfants en bas âge dans le ménage, horaire de travail atypique ou emploi dans des secteurs mal desservis en transport actif ou collectif)
  • allouer des vignettes en priorité aux ménages participant activement à des programmes de prêts de véhicules entre particuliers (Locomotion) ou de covoiturage

Dans un contexte de densification de l’habitation à Montréal, la gestion laxiste du stationnement sur rue condamne la population automobiliste à plus de frustration dans la recherche de stationnement. Une approche cohérente comprenant l’introduction de limites justes et raisonnables, ainsi que l’accompagnement des ménages vers la démotorisation est la voie à suivre afin de préserver la qualité de vie et adapter Montréal à la réalité du 21e siècle.