Entrevue avec Dominique Boisvert du Réseau québécois de la simplicité volontaire

Pouvez-vous brièvement nous décrire les bases du mouvement de la Simplicité volontaire ?

Dominique Boisvert

Le mouvement est né en réaction aux culs-de-sac de plus en plus nombreux de notre société d'abondance : course folle, endettement, stress et burn out, gaspillage, disparités croissantes entre riches et pauvres, etc. La simplicité volontaire (SV) y oppose la re-découverte d'une sagesse ancienne : on peut vivre mieux, et plus heureux, avec moins!

En ce sens, la SV propose avant tout de reprendre du contrôle sur nos vies, d'identifier nos vraies priorités (quelles qu'elles soient) et de nous y atteler sans nous laisser distraire ou détourner par les multiples sollicitations qui nous sont proposées. Bref, c'est quitter le « tapis roulant » automatique du « auto-boulot-dodo » ou du « tout le monde le fait, fais-le donc! » pour vivre plus consciemment ce qui nous rend vraiment heureux. Et c'est généralement là qu'on constate qu'il ne nous en faut pas autant qu'on cherche à nous le faire croire pour être heureux!

Au Québec, il existe plusieurs groupes locaux de simplicité volontaire ainsi que le Réseau québécois pour la simplicité volontaire (RQSV), qui a vu le jour à partir d'avril 2000. Quels objectifs et quels moyens d'action pour les atteindre s'est-il donné ?

À l'origine, le RQSV est né d'abord comme outil de rassemblement et d'échange pour les personnes intéressées par la SV : « Si on veut en savoir plus, y a-t-il un endroit où on peut s'adresser? » nous demandaient de nombreuses personnes après les conférences.

Mais le RQSV s'est peu à peu structuré et en avril 2003, l'assemblée générale adoptait l'énoncé de mission, les objectifs et les moyens d'action qu'il s'est donné : objectifs de regroupement, d'information, d'appui, derecherche et de transformation politique qui se réalisent grâce à la mise en relation des personnes intéressées, les rencontres à la fois pour les membres et le public en général, le soutien aux expériences concrètes qui sont tentées, la diffusion large d'information tant par le site Internet que par le bulletin trimestriel Simpli-Cité, la constitution d'une banque de ressources, la réflexion sur les enjeux de fond et les expériences menées, le développement de liens avec des groupes semblables ailleurs dans le monde, une prise de parole collective occasionnelle pour faire entendre la voix de la SV sur la place publique; et tout cela, dans une structure de participation qui essaie de « pratiquer ce qu'elle prêche »! Vous pourrez d'ailleurs en savoir beaucoup plus en allant sur le site du RQSV : www.simplicitevolontaire.org.

Vous-même êtes très impliqué depuis plusieurs années dans ce mouvement et dans le RQSV. Pouvez-vous nous décrire votre parcours au sein de la simplicité volontaire ? 

Très brièvement, mon intérêt pour ces questions date de très longtemps et a été marqué par mon séjour de coopération volontaire en Afrique, de 1969 à 1971. Ayant vécu heureux, comme enseignant en Côte d'Ivoire, avec peu de moyens financiers, je me suis demandé s'il ne serait pas possible de continuer à l'être une fois de retour au Québec, sans nécessairement plonger dans la consommation qui était déjà de plus en plus omniprésente. J'ai donc pratiqué ce qu'on allait ensuite appeler la simplicité volontaire bien avant que l'expression ne devienne connue ou populaire.

Par la suite, quand Serge Mongeau a republié son livre sur « La SV, plus que jamais… » en 1998, et qu'il a été sollicité par de très nombreux médias et pour des conférences à travers le Québec, le besoin s'est fait sentir de trouver d'autres conférenciers potentiels et de mettre sur pied un outil qui permettrait à l'intérêt populaire de s'exprimer et de se canaliser. J'ai donc travaillé avec d'autres à lancer le RQSV tout en donnant des conférences et des entrevues, en faisant de la recherche sur le sujet et en développant de plus en plus, à partir de 2004, des liens avec d'autres groupes ou organisations qui poursuivent des intérêts semblables ailleurs au Canada, aux Etats-Unis et en Europe.

Vous avez publié dernièrement un livre intitulé «L'ABC de la simplicité volontaire». Que cherchiez-vous à apporter par cet ouvrage ?

C'est avant tout un petit outil d'introduction à la SV, qui cherche d'abord à répondre aux principales questions que l'on nous pose lors des conférences ou ateliers : qu'est-ce que c'est? d'où ça vient? qui la pratique? est-ce que ça existe ailleurs? par où commencer? etc. 100 pages, 20 questions et autant de courts chapitres faciles à lire par M. et Mme Tout-le-monde. Une autre caractéristique de ce petit livre, c'est de « faire le point » sur le mouvement de la SV, totalement imprévisible au moment de la publication du livre de Serge Mongeau, sept ans plus tôt. Et enfin, en rédigeant ce livre qui devait d'abord se limiter à ces 100 premières pages, j'ai accumulé tellement de ressources intéressantes, utiles et peu connues (livres, organisations, sites Internet, etc.) que nous avons décidé d'ajouter une seconde partie au livre (les 60 dernières pages) qui est essentiellement un coffre à outils permettant aux intéresséEs d'aller plus loin sur les questions de SV dans une foule de domaines : alimentation, argent, commerce équitable, consommation, famille et couple, fêtes et cadeaux, logement, santé, temps, transport, travail, etc.

Quels liens voyez-vous entre la simplicité volontaire et l'environnement ?

Pour moi, c'est un lien de plus en plus central : la survie de la planète et de notre commune humanité passe littéralement par une remise en question radicale de notre rapport à la consommation matérielle à tous les points de vue. Il est évident pour de plus en plus de gens que la Terre ne pourra jamais permettre à tous ses habitants de vivre comme les Occidentaux (transport automobile, hyperconsommation, régime alimentaire carné, utilisation de l'eau et de l'énergie, etc.). Et notre hyperconsommation au Nord n'est possible que grâce à la sous-consommation de l'immense majorité au Sud, ce que l'on mesure bien avec « l'empreinte écologique » associée à nos modes de vie respectifs.

La Terre est comme un gigantesque « buffet chinois » où l'ensemble des ressources disponibles (eau, air, forêts, matières premières, énergie, technologie, etc.) sont alignées sur des tables devant lesquelles six milliards et demi d'êtres humains font patiemment (mais pour encore combien de temps?) la queue. Heureux hasard de la vie (!), nous sommes parmi les premiers de cette interminable foule : que choisissons-nous de mettre dans notre assiette? Ou bien nous aurons la sagesse de réduire volontairement nos portions pour en laisser davantage à ceux et celles qui suivent, ou bien nous serons rapidement forcés d'affronter des situations de plus en plus dramatiques : catastrophes environnementales, migrations massives désordonnées, revendications terroristes d'un nouveau partage, guerre des ressources convoitées (eau, pétrole, etc.). Bref, nous avons (encore) le choix entre choisir la simplicité volontaire (« Vivre plus simplement pour que les autres puissent simplement vivre », selon le beau mot attribué à Gandhi) ou attendre la simplification forcée ou imposée. Ferons-nous collectivement le bon choix? Difficile à prévoir, mais nous avons tous et toutes la possibilité de faire individuellement (et en famille, et en petits groupes autour de nous) ce bon choix.

Le RQSV tiendra les 22 et 23 avril prochain son colloque annuel sur la thématique «Terre et Bonheur : au coeur de la simplicité volontaire». Pourquoi ce choix ?

Beaucoup de gens s'imaginent spontanément que la SV doit être pénible ou souffrante : il s'agirait de se priver, de couper dans la consommation, de réduire le niveau de vie ou de sacrifier bien des plaisirs. De même, plusieurs ont l'impression que respecter l'environnement ou se préoccuper d'écologie signifie nécessairement vivre une vie plus austère, moins intéressante, plus « drabe »! Eh bien non! C'est justement pour tenter de faire tomber ces préjugés que nous avons organisé ce colloque sur le thème de l'Environnement et du Bonheur! La vraie SV est non seulement une manière de mieux respecter la Terre et ses ressources, mais aussi une manière d'être heureux, et même plus heureux!

Bien sûr, changer d'habitudes implique toujours des ajustements et un certain inconfort temporaire. Et nul ne prétend que les transports en commun seront chaque jour aussi confortables, rapides et disponibles que l'auto individuelle en permanence devant la porte. Mais les adeptes de la SV font régulièrement et concrètement l'expérience que le bonheur ne tient pas à l'épaisseur du compte en banque ni à l'abondance de la consommation matérielle. Et qu'on peut se déplacer, se rencontrer et travailler ensemble de manière aussi efficace, et beaucoup moins gourmande pour les ressources en énergie, grâce aux moyens de transport collectifs.

Quel avenir entrevoyez-vous pour la simplicité volontaire au Québec ?

Nul ne peut prédire l'avenir. Mais nous pouvons chacunE contribuer à le faire! En ce sens, il est évident que l'intérêt pour la SV ne se dément pas au Québec. De plus en plus de gens s'y intéressent, en pratiquent l'un ou l'autre aspect, cherchent à se regrouper pour se soutenir dans leur démarche vers une vie plus simple mais tout aussi heureuse. Des gens de tous les âges, mais aussi beaucoup de jeunes, y compris de jeunes familles.

De plus, nous constatons que la dimension collective de la SV prend graduellement plus d'importance : on veut savoir ce que la SV pense de tel ou tel projet, ou ce qu'elle propose pour répondre à tel défi. En ce sens, la dimension politique de la SV (qu'on a souvent à tort réduit à sa dimension « individuelle ») va sans doute prendre de l'importance. Et à terme, la SV contient un véritable potentiel révolutionnaire dans la mesure où les valeurs et les priorités qu'elle prône et la société qu'elle cherche à construire sont fondamentalement différentes de celles que nous proposent le néolibéralisme et le capitalisme concurrentiel mondialisé actuels.