Entrevue avec Chantale Rouleau, ZIP Jacques-Cartier

L'accessibilité publique au fleuve dans l'est de Montréal Entrevue avec Chantal Rouleau, directrice du Comité ZIP Jacques-Cartier

Au cours des dernières années, la qualité de l'eau en rive et l'accessibilité à l'eau sont des sujets de plus en plus présents dans l'actualité et dans la préoccupation de la population montréalaise. En effet, plusieurs problématiques de contamination de l'eau autour de Montréal, et plus spécialement dans l'est, ont été mises à jour et la demande citoyenne pour se mettre les pieds dans l'eau est grandissante. C'est là que votre organisme intervient.

Tout d'abord, pourriez-vous nous décrire brièvement la mission de votre organisme et les dossiers principaux sur lesquels vous travaillez actuellement ?

Le Comité ZIP Jacques-Cartier poursuit depuis plus d'une dizaine d'années son engagement pour la protection, la réhabilitation et la mise en valeur du fleuve Saint-Laurent et ainsi permettre l'accessibilité aux berges et à l'eau dans l'Est de Montréal. Nous venons de compléter le dossier du Secteur 103 et avons récolté le Prix canadien de l'environnement 2008 pour notre travail de concertation dans la réalisation de ce projet qui a permis d'enlever 52,000 m3 de sédiments contaminés dans la zone portuaire du fleuve. Nous sommes depuis toujours très préoccupés par la qualité de l'eau dans l'Est de Montréal. Cette préoccupation se reflète dans les actions portées par la Ville de Montréal et les arrondissements qui investissent concrètement dans la réfection du réseau d'égout.

D'ailleurs, ces actions concertées donnent des résultats. Par exemple, le site de l'ancienne marina Beaudoin que nous convoitons comme lieu d'accès public aux berges et à l'eau, est devenu QUALO pour l'été 2007. On voit enfin une amélioration tangible de la qualité de l'eau sur la pointe de l'île. C'est aussi ce qui nous fait dire que l'Est de Montréal regorge de richesses et de potentiels importants et qu'il n'en tient qu'à nous pour redonner une qualité satisfaisante à notre environnement. À cet effet, le Comité ZIP Jacques-Cartier coordonne la mise en oeuvre de la Table de concertation Aménagement et Environnement de la Pointe de l’île de Montréal. Cette table qui voit le jour peu à peu vise à l'harmonisation du développement industriel et urbain sur le territoire dans une préoccupation de développement durable.

La démarche mobilise en ce moment une trentaine de partenaires dont l'Agence de la santé de Montréal, plusieurs ministères provinciaux et fédéraux, organismes municipaux, environnementaux, socioéconomiques et communautaires. Les enjeux tels que la santé de la population, la sécurité civile et la réappropriation des berges et des usages de l'eau sont au coeur des actions qui sont discutées pour améliorer la couleur de l'est de Montréal.

Parmi les autres dossiers d'intérêt qui stimulent nos journées et grâce à des financements de la communauté et du MDDEP, dans le cadre du Programme Interactions Communautaires, nous travaillons avec le Comité ZIP Ville-Marie, Éco-Nature et la Fédération Québécoise du canot et du kayak à la réalisation de la Route bleue du Grand Montréal. Cette route qui ceinture l'île de Montréal, l'île de Laval et les Milles Îles, identifiera des points d'accès et des itinéraires conçus pour les embarcations légères.

Nous travaillons aussi avec Environnement Canada à identifier les zones sensibles d'érosion et sommes depuis quelques années partenaires dans l'identification des zones de propagation des espèces exotiques envahissantes en milieux humides. Le Comité permanent du suivi des eaux usées de Montréal que nous coordonnons avec le Comité ZIP Ville-Marie est un lieu important de concertation qui joue toujours son rôle de surveillance mais aussi de mobilisation pour des actions concrètes pour le recouvrement des usages. Sur le tas, des dossiers adhoc peuvent aussi venir pimenter notre quotidien.

«Une plage dans l'est, pourquoi pas ?», un slogan que vous répétez depuis quelques années. Le CRE-Montréal a d'ailleurs été associé à votre démarche. Quel projet y a-t-il derrière ces mots ?

Nous avons apprécié que le CRE -Montréal s'associe à notre démarche alors que d'autres organismes se montraient plutôt septiques. Nous avons lancé cette idée  '«Une plage dans l'Est, pourquoi pas?» il y a quelques années pour sensibiliser les citoyens et politiciens aux richesses de notre territoire. Surtout, nous voulions que le regard soit porté sur le fait indéniable que l'Est n'est pas une poubelle et ne mérite pas d'être constamment pollué. Le concept de l’équité territoriale nous convient très bien. Nous avons démontré avec nos partenaires et par les démonstrations de baignade, que des actions concrètes étaient justifiées et que cela passait par des investissements et du courage...

La correction des mauvais raccordements d'eau usée était loin d'être une priorité d’une année à l’autre, dans le plan triennal d'investissement (PTI)... Il était plus facile, voire plus logique pour certains, de mettre de nouveaux lampadaires pour la sécurité des citoyens que de creuser la rue pour réparer des tuyaux désuets qui somme toute déversaient des déchets dans une eau déjà boueuse... Lorsque les millions de dollars ont été investis pour raccorder les 750 logements qui n'étaient pas reliés au réseau d'égout depuis 20 ans dans le secteur de Pointe-aux-Trembles, cela a permis la construction par les développeurs communautaires la Corporation Mainbourg, de 160 nouveaux logements sociaux "les Clairières du Mainbourg".

Cela a permis d'améliorer du même coup et de manière évidente la qualité de l'eau du fleuve dans l'est de Montréal. Les travaux réalisés ont permis de réduire de plus de 2000 à moins de 200 par 100 ml d'eau, les Coliformes Fécaux échantillonnés par le Réseau du suivi du milieu aquatique de Montréal (RSMA) chaque semaine. Le point d'échantillonnage FSL490 (site de l'ancienne marina Beaudoin) est justement ce site qui est pour nous un "phare environnemental" et que nous voulons convertir en site d'accès public aux berges et à l'eau. Sur la pointe de l'île dans l'est on voit un phénomène unique, la rencontre des trois eaux : le fleuve Saint-Laurent, la rivière des Prairies et la rivière des Mille îles... L’est de Montréal est un milieu à découvrir.

Où en est aujourd'hui le projet de transformer l'ancienne marina en accès public, convivial et sécuritaire ?

Dans le cadre du Plan stratégique de développement durable de Montréal, nous avons obtenu ce que nous qualifions une accréditation du Programme Quartier 21 pour le Développement d'un concept durable d'accès aux berges et à l'eau sur le site de l'ancienne marina Beaudoin. Nous sommes associés dans le Quartier 21 avec la Corporation de Développement Communautaire (CDC) de la Pointe et dans la première phase du projet, nous avons développé et appliqué avec la Ville de Montréal et l'arrondissement Rivière-des-Prairies/Pointe-aux-Trembles, un mode de concertation dans le développement du territoire qui permet aux citoyens d'être en amont des projets. Le terrain a été exproprié par la Ville de Montréal il y a quelques années et un projet résidentiel a été écarté.

Nous sommes à élaborer avec les instances municipales, des firmes d'architectes et un comité de citoyens, une planification de ce territoire riverain qui fait face à l'archipel Sainte-Thérèse. L'année dernière, nous avons planifié l'organisation et créé trois comités de travail, soit : le comité stratégique composé des partenaires, le comité technique, constitué d'un consortium universitaire et de professionnels et le comité de suivi et de monitoring composé de citoyens et de voisins du site et intéressés par le projet. Les membres de ce Comité ont participé à des ateliers sur le développement durable, sur les outils urbanistiques et d'aménagement, sur la politique de protection et de mise en valeur de milieux naturels, sur l'utilisation d'une grille d'analyse de concepts adaptée à nos besoins, etc. Ces formations ont permis de faire une mise à niveau des connaissances. Les membres ont ainsi participé à des exercices de remue-méninges afin d'élaborer la programmation souhaitable sur le site de l'ancienne marina Beaudoin. Un nom qu'il faudra changer bientôt d'ailleurs.

Dans notre deuxième phase, nous venons de compléter un exercice très intéressant. Deux firmes d'architectes Ron Rayside et Guilmette Larue, ont accepté de collaborer bénévolement avec le Comité de suivi et de monitoring pour élaborer des concepts durables. Les propositions seront présentées à l'automne aux instances municipales. Nous sommes très heureux des résultats que nous avons obtenus jusqu'à maintenant et croyons vraiment qu'il faut poursuivre ce travail de concertation dans l'aménagement du territoire. Et pour cela il faut que les autorités municipales maintiennent leur appui dans ce sens.

Vous avez réalisé une étude présentant les potentiels récréatifs en rive dans l'est de Montréal. Quels seraient d'après vous, les autres lieux à privilégier pour redonner accès aux rives et à l'eau aux Montréalais ?

Nous proposons plusieurs sites qui offrent des potentiels avec plus ou moins de contraintes : qualité de l’eau en rive, privatisation, nouveau pont en construction, etc... Sans nommer un site en particulier, nous croyons que le moment est venu de considérer nos berges comme une richesse et pas seulement foncière. Dans les discussions à la Table de concertation Aménagement et Environnement, un des éléments qui a retenu l'attention est de trouver les moyens d'acquérir les terrains en rive pour les rendre publics. Comme cela a été fait pour des arrondissements et villes de l'ouest de l'île il y a quelques années. Ouvrir l'accès au fleuve à la population est un gage de respect pour les citoyens, pour notre fleuve et pour l'environnement. Des accès à l'eau nous obligent à maintenir la qualité de l'eau appropriée et d"assurer des lieux avec un minimum de sécurité.

L'ouverture sur le fleuve a un effet d'entraînement sur l'offre de services et la qualité de vie en milieu urbain. Plutôt que de construire des condos, pourquoi ne pas allier des activités plus économiques comme un marché publique, et cela en rive? Nous travaillons comme je le mentionnais sur la Route bleue du Grand Montréal. Ce projet est fantastique car il met en évidence certes les conflits d'usages, mais aussi l'harmonisation qui en découle. Il nous faut conjuguer avec une qualité et des niveaux d'eau, des accès sécuritaires, une voie maritime en expansion, des navigateurs de plaisance pas toujours plaisants et une force montante du désir de réappropriation des usages de l'eau. L’impact socio-récréatif et touristique est indéniable si l’on y réfléchit bien. Ceci peut permettre à notre région de se positionner comme site exceptionnel, à la rencontre des Trois eaux...

Et pour finir, j'aimerais remercier tous ceux avec qui j'ai eu le plaisir de travailler jusqu'à maintenant. Je quitte le Comité ZIP Jacques-Cartier pour naviguer dans de nouvelles eaux, avec de nouvelles rames et un nouveau chapeau. Il est plus que probable que nous nous retrouverons.