Mettre Montréal en alerte verte

Par Yannick Chorlay

Le colloque montréalais sur l’État du couvert végétal, les stratégies de verdissement et la lutte aux îlots de chaleur urbains organisé par le Conseil Régional de l’Environnement de Montréal le 19 février 2008 a réuni près de 200 personnes, représentant des villes et arrondissements, des institutions, des organismes environnementaux, des firmes d’architectes, d’urbanistes et d’architectes paysagistes, des entreprises et des citoyens impliqués. Tous ces participants ont pu assister à sept conférences en plénière et 6 ateliers qui visaient à répondre à deux objectifs : faire un portrait le plus précis possible de l’agglomération de Montréal en termes d’espaces verts, de milieux naturels et d’îlots de chaleur, ainsi qu’un tour d’horizon des outils techniques, juridiques et politiques disponibles pour chacun des acteurs, du gouvernement fédéral au propriétaire privé.

18 % de boisés perdus en sept ans

En lien avec la croissance du bâti, le territoire de la Communauté Métropolitaine de Montréal se minéralise très rapidement, selon une étude dévoilée lors du colloque par le CRE de Laval et réalisée par l’équipe de recherche du département de géographie de l’UQAM, de l’Institut de recherche en biologie végétale et du département de Géographie de l’Université de Montréal sur l’évolution entre 1985 et 2005 du couvert végétal et des îlots de chaleur. Le couvert forestier métropolitain a diminué de 310 ha, soit 18%, et le nombre d’îlots de chaleur et de zones de réchauffement a augmenté dramatiquement.

Entre 5 et 10 degrés de plus que l’environnement immédiat

Yves Beaudouin, directeur du Département de géographie de l’UQAM, a rappelé la définition d’un îlot de chaleur urbain : une zone ou la température estivale est plus élevée de 5 à 10 degrés que l’environnement proche, atteignant au moins 33 degrés la journée, sans descendre au-dessous de 20 degrés la nuit, pendant trois jours consécutifs. Et de souligner que les chiffres présentés pour la CMM ne prennent en compte que la minéralisation, pas les changements climatiques actuels.

Parmi les solutions proposées par M. Beaudouin : végétaliser, diminuer la largeur des artères, utiliser des matériaux perméables et réfléchissants ou encore revoir la taille et la disposition des bâtiments.

Le coût des eaux de ruissellement

Yann Vergriete, chargé de projets à l’Institut de recherche en biologie végétale (UDM, Jardin Botanique) a insisté sur la problématique du ruissellement lié à la minéralisation du territoire, qui participe aussi au phénomène d’îlots de chaleur par l’absence d’humidité dans le sol. En effet, la quantité d’eaux de ruissellement est en augmentation linéaire et proportionnelle à l’imperméabilisation, sauf les jours de fortes pluies où elle est exponentielle. Ainsi, le coût quotidien de traitement des eaux usées de Montréal est de 475 000 $, mais passe à 1,425 million lors de précipitations importantes. Les routes représentent 44% des surfaces imperméables, pour 72 % du ruissellement.

M. Vergriete préconise le verdissement pour résoudre ce problème, puisque les quelque 40 millions d’arbres de la région métropolitaine de Montréal interceptent déjà 21 % des précipitations, évaporent près de 400 litres d’eau par jour lorsqu’ils sont matures et augmentent de 2 à 17 fois l’infiltration dans le sol grâce à leurs racines. Il faut aussi verdir toits et murs, combiner les stratégies et mettre en place une intervention directe des pouvoirs publics, par le biais de normes et de mesures fiscales, encourageantes ou contraignantes.

François Cavayas, professeur et chercheur au département de géographie de l’Université de Montréal, a souligné l’importance de concentrer les efforts de verdissement ou d’utilisation de matériaux réfléchissants aux domaines commercial et industriel.

Une cible de 6% de milieux naturels terrestres protégés pour Montréal

Daniel Hodder, chef d’équipe à la Direction des grands parcs et de la nature en ville de la Ville de Montréal, a rappelé que la métropole perdait des milieux naturels équivalant à la surface du Plateau Mont-Royal tous les dix ans et répété l’objectif de protection de 6% de ces espaces, au travers de projets concernant les rives, les parcs existants et les éco-territoires. Pour un objectif actuel de 1438 hectares (ha) à préserver, il y a 445 ha de projets engagés et 1 323 ha en négociation. Selon M. Hodder, la bonne stratégie est de cibler la protection de l’essentiel de la biodiversité pour chaque site et non systématiquement  tous les espaces verts, en privilégiant toutes les solutions et pas seulement l’acquisition par la Ville. Il serait souhaitable d’évaluer la quantité de biomasse sur chaque terrain, que le propriétaire, quel qu’il soit, devra maintenir identique (en replantant s’il coupe, ou encore en la déplaçant), ainsi qu’une procédure de suivi des activités de coupe et de plantation.

Entre autres exemples des projets de préservation en cours, celui du Mont-Royal, qui couvre 423 ha, dont la moitié hors parc ; les discussions sont en cours avec les propriétaires, comprenant les deux cimetières et les autres institutions partie prenante.

Impacts sur la santé publique

Les épisodes de chaleur accablante peuvent avoir un impact important sur la santé des personnes âgées ou des enfants en bas-âge, directement sous la forme de coups de fatigue, de déshydratation ou d’insolation graves, et indirectement en déclenchant des maladies cardiovasculaires, respiratoires ou neurologiques.

« Dans le domaine de la santé, un dollar investi en prévention  a des retombées de trois dollars », selon une étude californienne citée par Norman King, de la Direction de la Santé publique de l’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal. M. King a rappelé la mise en place d’une veille du 15 mai au 30 septembre dans le cadre du Plan montréalais de prévention et de protection : deux jours consécutifs de températures supérieures à 33 degrés la journée et 20 degrés la nuit entraînent la mise en alerte du réseau. Il conseille en outre de ne jamais laisser seules les personnes âgées que l’on connaît lors d’épisode de chaleur accablante et la nécessité de les prendre en charge et de les informer.

Informer, éduquer, exiger

Alain Meilleur, éco-conseiller à l’Université de Montréal, a pour sa part souligné la nécessité d’avoir une réflexion sur l’ensemble de nos activités pour mieux cibler les stratégies de verdissement, en insistant sur les lieux de travail, où l’on passe la majorité de notre temps, donc où les améliorations ont le plus d’incidences positives, pour des coûts proportionnellement moins élevés que ceux d’un individu isolé. M. Meilleur a aussi insisté sur le fait que le verdissement des murs représente une solution intéressante à favoriser surtout quand les espaces de verdissement sont restreints.

« Un dollar investi dans les espaces verts rapportent cinq dollars de bénéfices, en Chine ! » a déclaré Malaka Ackaoui, architecte paysagiste et urbaniste chez Williams Asselin Ackaoui & associés, répondant ainsi aux sceptiques de la viabilité économique du verdissement. « Cela augmente la qualité de vie des familles, autant qu’un grand parc, et la valeur des appartements ; le quartier s’en trouve dynamisé et attire les entreprises, le cercle vertueux environnemental ET économique est tracé ! ».

Puis d’insister sur la nécessité d’informer clairement les décideurs et politiciens, puis d’exiger les bonnes actions de leur part.

Dans le même ordre d’idées, Coralie Deny, chargée de projets au CRE-Montréal, a souligné que, d’une part, il fallait protéger le patrimoine vert montréalais et d’autre part verdir Montréal. Concernant le premier point, il faut protéger les espaces verts publics ; la ville doit être exemplaire et les besoins en espaces verts, grands parcs et parcs de quartier compris, grandissent avec l’augmentation de la population. D’après Coralie Deny, il faut consolider non seulement la zone «parc» mais aussi encadrer et limiter les activités et infrastructures que l’on y retrouve afin de réellement préserver les espaces verts dans les parcs. Elle a ensuite réclamé un renforcement de la Politique de l’arbre par de l’information sur la nécessité des permis de coupe et par des amendes, ainsi que l’adoption d’une obligation de remise en état pour les contrevenants. Finalement, elle a évoqué la nécessité de repenser les rues et artères de façon à protéger et augmenter la dimension verte, et de façon générale, de toujours évaluer la possibilité de conserver un espace vert. Certaines interventions citoyennes et d’organismes ont prouvé la faisabilité d’une telle façon de faire (notamment cas cités du jardin du Carmel, du terrain adjacent au bois Saint-Sulpice et du terre-plein central du boulevard Henri-Bourrassa).

L’intelligence artificielle au service de l’arbre

Pierre Jutras, responsable du programme de recherche appliquée sur l’arbre urbain à la Direction des grands parcs et de la nature en ville de la ville de Montréal, a fait état des nombreuses technologies dernier cri utilisées pour une gestion de pointe des arbres de Montréal : bases de données regroupant des informations aussi variées que l’emplacement de chaque arbre, son essence (variété), les réactions aux différentes agressions selon chaque essence, les périodes de croissance, l’ensoleillement ou encore des simulations d’épidémies de maladies ou d’insectes ravageurs, tels que le longicorne, puisque 75 % des arbres de Montréal sont attaquables. Pour ce faire, on a eu recours à la signature infrarouge des arbres (inventaire du parc privé) par relevé aéroporté, relevés au laser ou encore outils géomatiques pour dresser le portrait des 8 800 km de rues de la métropole.Toutes ces techniques permettront d’optimiser le choix des essences d’arbres à planter selon les lieux, ainsi que la gestion de leur entretien.

Préserver le patrimoine et augmenter la canopée

Helen Fotopoulos, mairesse de l’arrondissement Plateau-Mont-Royal, a lancé un appel à la collaboration de tous, organismes, particuliers et experts, pour soumettre un projet d’envergure courant 2008.  Madame Fotopoulos a souligné que l’espace public n’était pas illimité et préconisé d’augmenter les efforts dans le domaine privé. Elle voudrait en outre faire de la canopée l’indice de verdissement. La mairesse a conclu sur la nécessité de préserver le patrimoine vert existant et d’augmenter la canopée, se réjouissant à cette occasion du partenariat avec la Société de Verdissement de Montréal (Soverdi).

David vert contre Goliath gris

Dans son rôle de verdissement, la Soverdi se voit comme un David luttant contre un Goliath de béton. Pour gagner cette bataille, Pierre Bélec, membre du comité d’administration, met de l’avantdes actions de plantation massives, visibles et non disséminées et discrètes, orientées essentiellement vers le domaine privé. Il a insisté sur l’importance de planifier l’entretien post-plantation et de faire revivre le sol urbain, en le nourrissant de particules de bois et autres espèces vivantes nécessaires à son bon fonctionnement. « Un sol vivant, ouvert par la plantation d’arbres, règlerait la majorité des problèmes de ruissellement à peu de frais, comparé aux 500 millions de dollars évoqués pour la construction d’ouvrages de rétention d’eau ! », s’est-il exclamé.

Des solutions multiples

Le Conseil Régional de l’Environnement de Montréal mène un projet de lutte aux îlots de chaleur depuis 2005. Ce projet se divise en deux phases : la première, d’avril 2005 à mars 2007, comportait un volet de sensibilisation à la problématique des îlots de chaleur urbains pour induire des actions concrètes et un volet de plantations exemplaires d’arbres dans l’arrondissement du Plateau Mont-Royal ; la deuxième phase, qui s’étend d’avril 2007 à mars 2008, consiste en une vitrine technologique des solutions de lutte contre les îlots de chaleur, l’Îlot Saint-Stanislas.

Coralie Deny, chargée de projet au CRE-Montréal, a souligné la multiplicité de lieux et de types d’intervention, tant sur le domaine public que privé, que ce soit autour des bâtiments institutionnels (églises, écoles, hôpitaux…), sur les stationnements, dans les parcs industriels, dans les ruelles, dans les cours arrière privées. Et de renchérir que les personnes déjà sensibilisées à cette problématique sont nombreuses, l’essentiel étant de leur apporter un soutien technique, informatif, financier et réglementaire.

L’îlot Saint-Stanislas, une vitrine des possibilités pour contrer les îlots de chaleur

Carole Gaumont, du CRE-Montréal, a poursuivi en présentant le projet d’îlot de fraîcheur Saint-Stanislas. Il s’agit d’un parcours à travers cette zone du Plateau Mont-Royal, ponctué de 12 stations présentant les principales techniques de verdissement ou d’utilisation de matériaux réfléchissants selon les supports : toit, murs, sol, stationnement, ruelles, trottoirs. Les lieux sont très variés, incluant une école, des ruelles, des stationnements et bâtiments de particuliers, une coopérative et une église. Au chapitre des technologies : verdissement, toit vert, toit blanc, stationnement vert, pavés alvéolés, peintures réfléchissantes, etc. Une mine d’informations qu’il sera possible prochainement de visiter virtuellement sur le site du CRE-Montréal (http://www.cremtl.qc.ca/).

Le colloque s’est conclu par une série d’ateliers techniques approfondissant certaines thématiques abordées.

Prévoir le post-projet : Eric Bassil, du Comité Écologique du Grand Montréal (CEGM), a répété l’importance de regrouper, de sensibiliser et de conscientiser les individus et les élus pour mener à bien des projets de protection et d’aménagement de milieux naturels, à travers l’exemple du parc du Boisé des Pères, pour lequel le CEGM a reçu un Phénix de l’environnement en 2007.

Être professionnel : Raymond Moquin, citoyen engagé, a pour sa part insisté sur les difficultés de trouver le financement et les appuis dans la cadre d’un projet de verdissement, à travers l’exemple de la cour de l’école Boucher-De La Bruère, qu’il a mené pendant cinq ans. Malgré tout, ce projet est un exemple de réussite car il a permis un important aménagement paysager, beaucoup d’arbres plantés ; un beau projet de verdissement qui bénéficie tant aux écoliers qu’à tous les enfants et les parents du quartier, lequel est déficient en termes de parcs locaux.

Vendre la valeur ajoutée : Marc Fauteux, architecte paysagiste chez Fauteux et associés, a souligné les aspects positifs des projets de verdissement, spécialement dans les stationnements, que ce soit sur la qualité de vie, la santé, la valeur foncière des bâtiments adjacents ou le dynamisme économique. Marc Fauteux a en outre décrit les différentes techniques d’aménagements «verts» en matière de stationnements qui sont appliquées ici ou ailleurs.

Faire d’une pierre deux fruits ! : Yssiaka Sanou, agronome pour la Maison de quartier Villeray, préconise le recours aux arbres fruitiers, qui ont aussi des avantages comme les arbres forestiers face à la chaleur, en plus de fournir de la nourriture. L’objectif de la Maison de quartier Villeray : travailler avec les entreprises privées. Le parrain serait l’entreprise, les bénévoles seraient les employés et les récoltes iraient directement aux employés.

L’or vert des ruelles : Paul-Antoine Troxler, Directeur de l’éco-quartier Peter McGill et président du Regroupement des Éco-quartiers et Huguette Trudel de l’éco-quartier Saint-Jacques, ont mis en avant le potentiel des 4 000 ruelles aménageables de Montréal et la nécessité d’en informer les citoyens, de les impliquer dans le processus de verdissement, afin d’enrayer les départs pour la banlieue des gens en mal de vert. Ils ont fait état d’un tout nouveau protocole dans l’arrondissement Ville-Marie permettant de soutenir et de cimenter les projets de verdissement entre tous les acteurs locaux.

Un îlot de fraîcheur dans le Mile-End : Owen Rose du Centre d’écologie urbaine a présenté le projet  de l’îlot de fraîcheur Milton Parc qui a regroupé, dans le cadre d’un Comité de verdissement, 35 membres appartenant pour la majorité à des coopératives d’habitation. Il a permis la plantation de 70 arbres, 260 arbustes, 86 plantes grimpantes et plus de 200 vivaces et a été l’occasion pour ses 65 participants d’acquérir des connaissances sur la plantation, l’entretien, le cycle de vie et les bienfaits des végétaux.

Au terme de cette journée, des connaissances ont été échangées mais sur le terrain tout reste à faire ! Montréal a besoin de tous ses citoyens, corporatifs et résidants, pour protéger et augmenter sa trame verte.