Quelle est la place du télétravail dans la ville de demain?

Déjà bien avant la pandémie, la discussion sur la place de la téléprésence et du télétravail dans les stratégies d’atténuation des changements climatiques battait son plein. Par contre, avons-nous bien évalué tous les impacts des technologies sur l’environnement? Dans un monde où cette pratique est appelée à augmenter, est-ce que les pouvoirs publics auront intérêt à encadrer son développement pour l’environnement?

La téléprésence est-elle une vraie solution?

La téléprésence est classée au 63e rang des solutions les plus efficaces par l’équipe du projet Drawdown avec des économies possibles de 2 gigatonnes d’équivalent de CO2  d’ici 2050 et un retour sur investissement de l’ordre de 10 pour 1 pour l’économie mondiale.

L’adoption massive de l’appel vidéo que nous connaissons ces jours-ci ne serait d’ailleurs que la pointe de l’iceberg. En profitant du développement des technologies de robotique, de réalité virtuelle et de transmissions de données en haute-définition, nous pourrions sous peu atteindre une qualité de téléprésence telle que de nombreuses rencontres physiques pourraient être évitées. Toujours selon Drawdown, ces développements pourraient permettre l’évitement de 140 millions de voyages d’affaires d’ici 2050. Ceci, sans compter un apport à la décongestion des routes, à diminution de la pollution sonore de l’aviation, une conciliation travail-famille plus simple et de nombreux autres gains de productivité pour les entreprises.  

Il faut cependant tempérer les promesses environnementales du télétravail. D’abord, une énorme quantité de tâches ne se prêtent pas à la téléprésence, particulièrement dans les domaines de l’industrie, des ressources naturelles et des soins. D’autre part, les effets rebonds possibles sont nombreux: les trajets évités par la téléprésence ont tendance à être remplacés par d’autres déplacements. Par exemple, ayant moins besoin de se rendre à un bureau, on peut être tenté de choisir un emploi à plus grande distance de chez soi, ou vice    versa, un phénomène nommé télé-étalement. À un niveau collectif, les véhicules retirés à l’heure de pointe par les personnes en télétravail auront tôt fait de rendre la route plus attractive pour de nouveaux usagers (activation de la demande latente).

Les demi-mesures déçoivent

Plusieurs preuves empiriques pointent d’ailleurs dans cette direction. Ainsi, selon la récente Enquête nationale mobilité et mode de vie (mars 2020), en France, « lorsque le télétravail est pratiqué moins de deux jours par semaine, les distances et les temps de déplacement pour le travail et les autres déplacements augmentent considérablement ». En 2018, le CIRANO, rapportait que « les employés [québécois] travaillant exclusivement de la maison se déplaceraient en moyenne 19 minutes de moins, tandis que ceux partageant le travail entre la maison et le lieu habituel auraient des temps équivalents. Les employés travaillant de plusieurs endroits, incluant des tiers-lieux, auraient des temps de déplacements supérieurs d’environ 17 minutes par jour en moyenne. Par ailleurs, le télétravail est associé à une diminution des déplacements en périodes de pointe ». On peut donc conclure que certains déplacements peuvent tout à fait être remplacés par une téléprésence ponctuelle et qu’un télétravail exclusivement de la maison a ses avantages. Pour les pratiques de télétravail occasionnel de la maison ou dans une pluralité d’espaces de travail, ça serait par contre plutôt désavantageux.

La trajectoire incertaine des impacts environnementaux des technologies

La question des impacts environnementaux des technologies de l’information est également au coeur du débat entourant le télétravail. Les matériaux et l’énergie déployés pour permettre l’ubiquité des travailleurs n’ont rien de virtuel. Malgré des gains d’efficience majeurs des réseaux informatiques, le stockage et la transmission de données ne cessent de croître. Les émissions de gaz à effet de serre (GES) des technologies augmentent donc encore elles aussi et sont appelées à exploser si les progrès en efficacité énergétique viennent à perdre le rythme. Bien que l’impact des technologies de l’information soit toujours l’objet de débats – notamment il semble que l’impact de la diffusion en continu (streaming) ait été grandement surévalué dans de nombreuses publications récentes – rien n’indique que nous sommes sur une bonne trajectoire, celle de la réduction de l’empreinte écologique de ces technologies. Aussi faudrait-il considérer la multiplication des espaces et des équipements nécessaires aux télétravailleurs, et là non plus rien ne pointe vers une diminution des impacts, à moins que le travail ne soit pratiqué qu’exclusivement depuis la maison.

Centrer les solutions sur le contrôle de l’énergie, de la mobilité et du territoire

Les effets du télétravail sont donc plus mitigés qu’on ne pourrait le croire. Les politiques de  télétravail doivent être l’objet d’analyses pointues afin de déterminer leurs impacts réels. Dans un monde où cette pratique est appelée à augmenter, les pouvoirs publics auront donc à mettre en place des mesures pour prévenir ses effets indésirables sur l’environnement. Nous pourrions notamment envisager de contrôler la quantité d’énergie accaparée par les centres de données et les logiciels de communication, d’agir directement sur l’attrait de l’automobile et de limiter considérablement l’expansion du territoire urbanisé, ce qui aurait des bénéfices encore plus grands que d’éviter le télé-étalement. En cette matière, la ministre Laforest (Affaires municipales et Habitation) comptait agir cette année pour réduire l’étalement urbain. L’issue de cette démarche sera déterminante pour l’atteinte des objectifs environnementaux et de mobilité durable de la grande région de Montréal, tout comme la révision prochaine du Plan d’urbanisme et de mobilité de Montréal.

Le bonheur est dans le près!

Alors que Montréal s’est engagée à atteindre la carboneutralité en 2050, il est urgent que les nouvelles pratiques de travail et de mobilité se traduisent par des réductions franches des émissions de GES, de l’énergie utilisée et des ressources non-renouvelables extraites. Nous aurions donc intérêt à agir rapidement pour que les milieux actuellement urbanisés soient attrayants pour tous et favorisent les déplacements actifs. Ceci ne peut être atteint que par une densité de l’aménagement, des infrastructures piétonnes et cyclistes de première classe ainsi qu’une offre complète de services et de types d’emplois accessibles en transport actif ou en commun, dans une multitude de secteurs de la région de Montréal. L’approche du chrono-urbanisme, qui a le vent dans les voiles en Europe, plaide d’ailleurs pour une ville pourvue de multiples mini-centres, afin que l’ensemble de la population soit en mesure de combler tous ses besoins dans un rayon de déplacement de 15 minutes de transport en commun. Voilà un projet de métropole et de mobilité qui est beaucoup plus invitant que des enfilades de vidéoconférences chacun chez-soi et, écologiquement, beaucoup plus réaliste.