Gestion des déchets à Montréal

Entrevue avec Robert Ménard , directeur général du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets

Le moins que l'on puisse dire c'est que le dossier des matières résiduelles à Montréal n'avance pas beaucoup, et cela malgré l'adoption par la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) de son plan métropolitain de gestion des matières résiduelles (PMGMR). Résultat : les matières mises au rebut à Montréal, bien que majoritairement réutilisables, recyclables ou compostables s'en vont toujours remplir les sites d'enfouissement, s'y empilant pour former de véritables collines de déchets. Pourtant, les solutions alternatives existent mais les moyens pour les développer ne sont malheureusement pas encore mis en oeuvre.

Le Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets (FCQGED) est au coeur de ce dossier puisque l'organisme s'intéresse beaucoup à ce qui se retrouve dans les sites d'enfouissement. Pourriez-vous nous décrire les principales actions menées par votre organisme ?

Depuis sa fondation en 1991, le FCQGED réalise des actions en support avec sa mission qui est de promouvoir la qualité de l'environnement par la recherche, l'information, la formation et la mobilisation sur la question de la gestion écologique des déchets solides et toxiques. à cet égard, le FCQGED a mis de l'avant 4 principes qui guident ses actions.

Premièrement, la gestion des déchets se doit d'être basée sur les 3R c'est-à-dire la réduction à la source, la réutilisation et le recyclage - compostage qui devraient être pratiqués de façon intensive – selon cet ordre hiérarchique, ne l'oublions pas – afin de réduire au maximum la quantité de déchets voués à l'élimination. Deuxièmement, afin de réduire à la source la production d'ordures, il faut modifier la conception même des biens de consommation par la responsabilisation des producteurs. Le but est d'encourager les producteurs à prévenir la pollution et à réduire les ressources et l'énergie utilisée à chaque étape de la fabrication d'un produit. Les producteurs deviennent ainsi responsables des impacts environnementaux dus à l'utilisation de leurs produits et des déchets qu'ils génèrent. Troisièmement, la gestion des déchets doit se faire dans une perspective de régionalisation afin de favoriser une meilleure prise de conscience et une plus grande responsabilisation de la population, des acteurs socio-économiques et des élus, vu la proximité géographique des unités de traitement des matières secondaires et des lieux de disposition des déchets. Finalement, les actions du FCQGED visent aussi la démocratisation de la gestion des déchets afin que les citoyens puissent être en mesure de prendre part à l'ensemble du processus décisionnel concernant la gestion des ordures, c'est-à-dire à partir de l'élaboration d'une loi, d'un règlement ou d'une politique, jusqu'à la fin de la période post-fermeture d'une installation de traitement de déchets.

Ainsi, pour mettre de l'avant ces 4 principes, nous effectuons toutes sortes d'actions qui prennent la forme d'assemblées publiques, de bulletins de liaison, de conférences de presse, de manifestations, de pétitions, de tournées provinciales d'information, de participation à des comités consultatifs et de présentations de mémoires auprès du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) et des commissions sur l'environnement des instances provinciales et municipales. à ce propos, nous avons participé à l'automne 2006 aux consultations de la Commission du conseil d'agglomération sur l'environnement, le transport et les infrastructures qui portaient sur le plan d'action 2007-2009 du Premier plan stratégique de développement durable de la collectivité montréalaise ainsi qu'à celles de la Commission du conseil municipal sur le transport, la gestion des infrastructures et l'environnement lorsqu'il y a eu des consultations à propos des modes de collecte en vue d'améliorer la collecte sélective. Mais il faut croire qu'il est difficile de faire bouger Montréal en vue d'une meilleure gestion des déchets puisqu'il y aura encore des consultations l'automne prochain afin d'adopter finalement le plan directeur de gestion des matières résiduelles de la Ville de Montréal. Malgré l'adoption du PMGMR de la CMM en 2006, en vertu de la Politique québécoise de gestion des matières résiduelles 1998-2008 qui vise un taux de récupération de 60 % pour les municipalités, l'agglomération montréalaise fait ses propres démarches avec ce plan directeur pour atteindre l'objectif de 60 %, ce qui demeure très hypothétique puisque nous sommes en 2007 et que Montréal n'a pas encore de vision d'ensemble à cet effet!

Qu'arrive-t-il à toutes les matières résiduelles produites sur le territoire montréalais qui n'ont pas bénéficié des filières des 3RV ? Finalement, où sont-elles éliminées ?

Malheureusement, il y a encore beaucoup de déchets qui s'en vont à l'enfouissement. Les dernières données disponibles pour la Ville de Montréal et ses arrondissements qui datent de 2004 nous indiquent que sur la quantité totale de déchets produits par les citoyens montréalais, près de 81 % se dirigent vers les dépotoirs. Les montréalais envoient donc 920 615 tonnes de déchets dans des lieux d'enfouissement qui se situent pour la plupart à l'extérieur de l'île de Montréal. En effet, 86 % des déchets produits par les citoyens de la Ville de Montréal se retrouvent dans les régions des Laurentides et de Lanaudière à Sainte-Sophie, Lachenaie et Saint-Thomas-de-Joliette ce qui à notre sens va à l'encontre du principe de régionalisation mentionné ci-haut. Un principe qui est d'ailleurs reconnu par le gouvernement du Québec dans la Politique québécoise de gestion des matières résiduelles 1998-2008.
Malgré cela, il y a chaque jour des centaines de camions d'ordures, près de 75 000 par année, qui sillonnent les routes vers ces sites alors qu'une quantité considérable de ces déchets pourrait bénéficier d'une seconde vie en appliquant les 3R. De plus, les données mentionnées ne concernent que les résidus produits par le secteur résidentiel montréalais, ce qui veut dire qu'il y a encore plus de déchets provenant des industries, des commerces et des institutions qui quittent l'île pour aller vers les lieux d'enfouissement énumérés ci-haut auxquels s'ajoutent aussi ceux de Lachute dans les Laurentides et de Saint-Nicéphore dans la région du Centre-du-Québec. Cela fait donc beaucoup de matières gaspillées qui sont envoyées par le secteur municipal et le secteur privé à des kilomètres de Montréal.

Quelle est la part des citoyens montréalais par rapport au secteur des industries, commerces et institutions (ICI) et à celui de la construction, rénovation et démolition (CRD) ?

Selon les données de la CMM, les citoyens montréalais produisent moins de déchets que les 2 autres secteurs. En effet, alors que les ordures provenant du secteur résidentiel représentent 26 % des déchets produits sur le territoire montréalais, le secteur des industries, commerces et institutions génèrent 49 % des déchets tandis que le secteur de la construction, de la rénovation et de la démolition en produit 25 %. Donc, les déchets qu'on génère à la maison ne représentent qu'un quart des détritus produits sur le territoire montréalais. Malheureusement, à la fois le PMGMR de la CMM et le plan directeur de la Ville de Montréal ne planifient rien selon nos informations pour s'occuper d'une quelconque façon des déchets du milieu privé, même s'il en produit beaucoup plus que le secteur municipal!

Vous avez fait circuler dernièrement une pétition concernant les ICI. Pouvez-vous nous expliquer l'objectif visé et où vous en êtes actuellement dans cette démarche ?

Étant donné que le secteur des ICI produit davantage de déchets que le secteur résidentiel, comme nous l'avons constaté pour le territoire montréalais, et que ce secteur doit récupérer 80 % de ses matières résiduelles récupérables d'ici 2008, nous avons fait circuler une pétition pour qu'il y ait une loi provinciale qui rendrait obligatoire la récupération dans l'ensemble des industries, des commerces et des institutions à travers la province. Car , malgré l'objectif de 80 %, il n'y a aucune contrainte légale qui oblige ce secteur à faire quoi que ce soit pour recycler et composter leurs déchets. En 2004, le taux de récupération de ce secteur était de 58 % alors qu'il était de 57 % en 2002. à ce rythme-là où il y a une augmentation de 1 % aux deux ans, l'objectif sera donc atteint d'ici 44 ans si nous laissons aller la situation! Il y a au Québec certaines municipalités qui ont adopté des règlements municipaux pour obliger les entreprises et institutions publiques sur leur territoire à récupérer leurs déchets, mais cela ne représente que 4 % du tonnage total produit par le secteur des ICI. Conséquemment, nous jugeons qu'il faudrait promulguer une loi provinciale pour uniformiser la situation du recyclage dans les ICI au Québec afin que les secteurs privés et publics soient tous obligés de recycler. La pétition à ce sujet a été déposée le 13 juin 2007 à l'Assemblée nationale et nous allons poursuivre nos démarches en ce sens cet été en interpellant la ministre du Développement durable , de l'Environnement et des Parcs, Mme Line Beauchamp , afin qu'il y ait un projet de loi en ce sens qui soit élaboré lors des prochaines sessions parlementaires. à ce propos, nous invitons tous les organismes et les personnes intéressés à appuyer cette démarche à nous contacter par courriel [info@fcqged.org] afin d'obtenir une lettre-type qu'il sera possible d'envoyer à la ministre.

Il existe beaucoup de controverses autour de tous ces sites d'enfouissement. Pourriez-vous nous les expliquer brièvement ?

Outre le fait que les sites d'enfouissement où sont acheminés les déchets de Montréal se situent à des kilomètres du lieu où ils sont produits, ce qui contribue à l'émission de gaz à effet de serre à cause du transport routier, il y a plusieurs autres problèmes. Socialement, c'est plutôt décourageant pour les citoyens qui habitent dans les villes (Lachenaie, Lachute, Saint-Nicéphore, Saint-Thomas, Sainte-Sophie) où se trouvent les dépotoirs que d'être les poubelles des Montréalais alors que ceux-ci se déresponsabilisent des problèmes associés aux déchets en les exportant dans des petites localités qui doivent subir les nuisances de l'enfouissement, ne serait-ce qu'au niveau des odeurs. Sur le plan environnemental, les lieux d'enfouissement sont problématiques notamment au niveau de l'air et de l'eau puisqu'il y a émission de contaminants par le biais des biogaz dans l'atmosphère et du lixiviat dans les sources d'eau près des sites. Toutefois, le problème fondamental des lieux d'enfouissement – et des incinérateurs – est le fait de gaspiller des ressources qui s'avèrent bien souvent encore utiles alors que l'on achemine dans ces sites des tonnes de déchets qui devraient plutôt êtres réutilisés, recyclés ou compostés! Bref, les dépotoirs représentent une illustration parfaite de nos sociétés de surproduction et de surconsommation.

Si l'on compare la région montréalaise aux autres régions du Québec, quel constat tirez-vous concernant la mise en oeuvre des PGMR ?

Il faut dire tout d'abord que sur les 90 MRC et communautés métropolitaines du Québec qui devaient produire un plan de gestion des matières résiduelles (PGMR), il y en a seulement 14 qui l'ont adopté avant la date butoir du 1er janvier 2004 tel que prévu dans la Politique québécoise de gestion des matières résiduelles 1998-2008. La plupart des PGMR ont été adoptés en retard par la suite, mais il y a à l'heure actuelle 7 des 90 PGMR qui n'ont pas encore vu le jour. à cet égard, la région montréalaise ne s'est pas particulièrement distinguée puisque le plan métropolitain de gestion des matières résiduelles (PMGMR) de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) a été lui aussi adopté en retard 2 ans et demi après l'échéance de la politique gouvernementale. De plus, puisque les municipalités de la CMM ont décidé d'être autonomes dans leurs démarches d'application du PMGMR, la situation est encore plus navrante dans le cas de Montréal puisque la ville va adopter son propre plan comme il a déjà été mentionné seulement au cours des prochains mois, ce qui laisse présager que nous sommes encore bien loin d'atteindre les objectifs de 2008. En somme, le FCQGED aura sans doute beaucoup de travail à faire dans les prochaines années si nous voulons véritablement avoir une gestion écologique de nos déchets…