Entrevue avec Christian Messier, Professeur d’écologie forestière et Directeur scientifique de l’Institut des Sciences de la Forêt Tempérée (ISFORT)

Le CRE-Montréal et la Maison du développement durable ont présenté, le 3 décembre à 12 h 15, la conférence « Pas facile d’être un arbre en ville : Les défis de sa survie et les stratégies pour le protéger » de Christian Messier, professeur d’écologie forestière et directeur scientifique de l’Institut des Sciences de la Forêt Tempérée (ISFORT). La conférence a montré comment une vision plus écologique, systémique et complexe de nos espaces verts en ville peut aider à créer des milieux plus résilients aux nombreux stress et perturbations qui affligent de plus en plus nos arbres urbains. Pour voir ou revoir les moments forts de l'événement et voir ou revoir sa présentation.

 

1. Les arbres jouent un rôle essentiel en milieu urbain. Quels sont les principaux services et bienfaits écologiques qu’ils fournissent?

Les arbres en ville ont de nombreux effets positifs peu connus sur la qualité de notre milieu de vie. En plus de nous protéger du soleil et d’embellir notre environnement, ils améliorent la qualité de l’air, régulent la température, protègent et améliorent la structure des sols et la qualité de l’eau, emmagasinent le carbone minimisant ainsi les changements climatiques et enfin, participent au maintien et à l’augmentation de la biodiversité.

Les arbres refroidissent considérablement l’air ambiant en créant de l’ombrage, ceci est bien connu. Mais, via leur fonction d’évapotranspiration, c’est-à-dire leur aptitude à puiser l’eau dans le sol et à la libérer dans l’air lors de la photosynthèse, ils contribuent aussi à refroidir l’air ambiant.  Ainsi, en été, des arbres bien positionnés  permettent de réduire les coûts relatifs à la climatisation. 

En plus de nous rafraîchir, les arbres absorbent une grande quantité de radicaux libres présents dans l’air de nos villes (i.e. des polluants de toutes sortes) lors de la photosynthèse et interceptent une importante quantité de fines particules en suspension dans l’air. Leurs racines profondes stabilisent le sol et filtrent l’eau ce qui préserve la qualité de l’eau souterraine. Le captage des précipitations par le feuillage et l’absorption de l’eau par les racines diminuent également les risques d’érosion et d’inondations.

Enfin, les arbres et les boisés urbains constituent des habitats pour une multitude d’organismes vivants qui peuplent nos villes. Ils assurent donc une fonction essentielle pour le maintien de la biodiversité en permettant la présence d’une flore et d’une faune qui autrement n’existeraient pas.

2. Pourquoi la vie des arbres en ville est-elle si difficile? Quels sont les principaux facteurs de stress et perturbations qui les affligent?

Les stress urbains sont très nombreux pour les arbres. En plus d’être exposés à des polluants atmosphériques, les arbres n’ont généralement pas l’espace souterrain ou aérien pour se développer normalement. En centre-ville plus particulièrement, ils ont rarement assez de sol dans les fosses que l’on met à leur disposition pour pouvoir atteindre de très grandes tailles et meurent ainsi après quelques années. Autre stress important, les nombreuses blessures causées par les humains. Attacher un vélo sur un petit arbre peut causer des blessures très graves qui augmentent les risques de mortalité de façon très importante. Il faut se rappeler que la partie vivante de l’arbre, le cambium, est située juste sous l’écorce de l’arbre, écorce souvent très minces chez les petits arbres (1 à 3 mm d’épaisseur).

Finalement, un problème peu connu est le fait que les arbres ont évolué pour croître et se développer en communauté. Les isoler dans les fosses ou sur le bord d’un trottoir sans le réseau « d’entraide »  naturel auquel ils sont habitués, fait qu’ils ont souvent tendance à être plus facilement affectés par des conditions difficiles comme la sécheresse, l’attaque par un insecte ou une maladie.

3. Les changements climatiques vont entrainer des bouleversements importants. Quels vont être les impacts sur l’arbre en ville et sa gestion?

Oui, les changements climatiques sont importants, mais on devrait ici plutôt parler des changements globaux. Car, en plus du climat qui change rapidement, on assiste de plus en plus à l’introduction d’insectes ou de maladies exotiques qui tuent nos arbres. Le cas le plus récent de l’agrile du frêne est un exemple frappant. L’agrile fut probablement introduit via un container venant de Chine. Comme la Chine possède un climat et des espèces d’arbres très semblables aux nôtres (ils ont plusieurs espèces de frênes comme nous), les risques d’introduire un insecte nuisible bien adapté à nos conditions biologiques et climatiques sont très grands.

Donc, oui les changements climatiques qui vont apporter des risques de perturbations plus intenses, comme des vents violents ou des sécheresses plus importantes ou même des inondations, constituent un grave problème, mais ce n’est pas le seul ou même le plus important. On risque de très rapidement manquer d’arbres indigènes à planter dans nos villes si le taux d’introduction d’espèces nuisibles exotiques se maintient au rythme actuel. Sans vouloir vous effrayer, on sait qu’un insecte qui tue rapidement les érables est présent sur le territoire nord-américain. Nous avons réussi à le circonscrire jusqu’à maintenant, mais il est possible qu’en interaction avec les changements climatiques, cet insecte, le longicorne asiatique, viennent tuer tous nos érables!

4. Comment peut-on créer des milieux plus résilients?

Que faut-il donc faire face à toutes ces menaces et ces changements rapides qui se produisent au niveau climatique et biologique. Et bien, la nature a développé une arme très efficace : la biodiversité. En effet, notre meilleure stratégie est de maintenir une grande diversité biologique d’arbres ayant des adaptations particulières et différentes aux menaces qui nous guettent. Je ne parle ici pas seulement de diversité en espèces, mais aussi en fonctions particulière et génétique. Il nous faut donc des arbres tolérants aux vents violents, à la sécheresse, aux inondations, aux froids intenses, aux redoux soudains en hiver, aux insectes et maladies exotiques, etc. Il faut donc être prudent et toujours penser en termes de risque. Nous devons minimiser notre exposition au risque en multipliant la diversité biologique de notre parc urbain d’arbres. Il faut aussi, comme je l’ai mentionné ci-dessus, maintenir nos arbres le plus possible en santé en créant des aménagements qui reproduisent, jusqu’à un certain point, le genre de milieu dans lequel ils ont évolués naturellement. Il faudrait penser les planter en groupes d’espèces diversifiées incluant des herbacées et des arbustes afin de recréer leur réseau naturel d’entraide. On sait que plus un milieu est diversifié en espèces ayant des fonctionnements différents, plus ces espèces vont faire une utilisation optimale des ressources. Maintenir une diversité d’insectes, de bactéries et de champignons peut réduire et même empêcher certains groupes moins désirables de dominer et causer des problèmes à nos arbres.

5. Certaines villes ont-elles des pratiques exemplaires de gestion de l’arbre?

Je ne connais pas vraiment de ville parfaite en ce qui a trait à la gestion de leurs arbres. Il existe cependant des exemples intéressants d’aménagements réalisés autour des arbres, ce qui semblent démontrer la prise de conscience de l’importance de gérer et maintenir la biodiversité comme moyen d’aider nos arbres à mieux vivre la ville. À Vancouver, par exemple, la ville a commencé à ajouter d’autres plantes, des arbustes et même des morceaux d’arbres morts au pied de certains arbres isolés au centre-ville ou dans une fosse près de la rue afin de recréer un mini-système d’entraide calqué sur ce que l’on retrouve en nature. Je vois ce genre d’aménagement comme un premier pas vers une gestion du maintien de la biodiversité dans nos villes pour faire face aux défis et menaces futures.