Mesurer l'étalement urbain et ses effets sur notre environnement

avec Jochen Jaeger, chercheur et professeur à l'Université Concordia

 

Présentez-nous brièvement l’objet de vos recherches sur l’étalement urbain.

L’étalement urbain contredit l’esprit et les principes du développement durable. À travers nos cinq objectifs de recherche, nous voulons :  

  1. Mieux comprendre le développement historique de l’étalement urbain et identifier ses moteurs.
  2. Mesurer la vitesse d’augmentation de l’étalement urbain et détecter des changements de tendances.
  3. Surveiller l’étalement urbain comme un indicateur de pression qui pourrait être utilisé dans les systèmes de surveillance de l’état de l’environnement, de la biodiversité et du développement durable. Dévoiler les résultats au public.
  4. Comparer des scénarios d’aménagements futurs proposés par rapport à leurs impacts sur l’étalement urbain.
  5. Développer de nouveaux outils pour, à l’avenir, mieux éviter l’étalement urbain grâce à une meilleure planification d’aménagement.

C’est clair qu’un développement urbain expansif n’est pas durable. Nous souhaitons donc contribuer à changer le développement urbain pour qu’il devienne une forme de développement plus durable. Ceci implique une utilisation modérée des terres.

 

Vous avez développé un outil de mesure de l'étalement urbain (prolifération urbaine pondérée). Comment ce paramètre est-il défini? Quelles sont les variables prises en compte?

Notre nouvel outil pour mesurer l’étalement urbain dans n’importe quel paysage comprend trois composantes :

  1. Le pourcentage de zones bâties dans le paysage.
  2. Le degré de dispersion (dispersion spatiale) des zones bâties du paysage.
  3. La superficie d’occupation par personne des terrains (ex. Par habitant ou par emploi).

Ces éléments sont ensuite combinés dans la mesure de prolifération urbaine pondérée. Cette mesure est basée sur les définitions de l’étalement urbain dans la littérature scientifique. Nous avons comparé plusieurs définitions et identifié les aspects les plus importants de l’étalement urbain. Nous avons récemment appliqué cette méthode à tous les pays d’Europe. Les résultats sont disponibles ici

 

Quels constats son application à l'île de Montréal nous permet-elle de tirer sur l'évolution de l'étalement urbain au cours des dernières décennies?

Nous avions anticipé que les augmentations les plus importantes de l’étalement urbain à Montréal auraient été observées dans les années 60 et 70, et, qu’ensuite, il y aurait eu un ralentissement, comme ce fût le cas dans la plupart des villes européennes. Toutefois, le résultat le plus surprenant de notre recherche fût que l’étalement urbain à Montréal a augmenté de plus en plus rapidement, de façon exponentielle même, de 1951 à aujourd’hui. Dans les années 50, il n’y avait pratiquement aucun étalement à Montréal. Par contre aujourd’hui, il semble que l’étalement urbain à Montréal est devenu incontrôlable, ce qui va à l’encontre d’un développement durable.

Nous avons également comparé de façon plus détaillée différents quartiers, sur la base de secteurs de recensement, afin d’évaluer lesquelles des trois composantes de l’étalement urbain ont changé, comment et quelle est la différence chiffrée. C’était le travail de Naghmeh Nazarnia, dont j’ai dirigé le mémoire de maîtrise. Pour lire les résultats, vous pouvez consulter la publication en ligne ou m’envoyer un courriel.

Nous concluons que l’étalement urbain à Montréal est devenu un problème sérieux qui croît rapidement. L’augmentation du trafic, duquel plusieurs résidents se plaignent, n’est qu’un exemple des effets négatifs de l’étalement urbain. Il est impossible de résoudre ce problème en construisant toujours plus de routes. Ils ont essayé de le faire à Détroit et le résultat à été un échec retentissant. Nous avons également conclu que cette tendance non durable d’augmentation de l’étalement urbain va se poursuivre à moins qu’il y ait des améliorations majeures dans la planification urbaine et dans celle des transports.

 

Quelles sont les applications envisageables pour la planification urbaine? À qui est-il destiné?

 La nouvelle méthode est utile pour :

  1. Classifier les différentes parties d’une ville selon leur niveau d’étalement urbain et leurs besoins d’améliorations.
  2. Comparer différents scénarios de développement à n’importe quelle échelle et déterminer quels scénarios sont préférables en termes d’étalement urbain (c.-à-d., déterminer comment ils peuvent contribuer à diminuer l’étalement urbain).
  3. Évaluer l’efficacité des mesures qui étaient destinées à contrôler ou diminuer l’étalement urbain (c.-à-d., déterminer la mesure de leur succès).
  4. Examiner les relations entre l’étalement urbain, ses moteurs de croissance et ses impacts.
  5. Établir des objectifs et des limites à l’étalement urbain, comme les limites qui sont établis pour les contaminants de l’eau et de l’air.

Quelques exemples sont présentés dans le document "Notice pour le praticien: Mesurer et éviter l'étalement urbain" disponible ici.

 

Comment les municipalités pourraient-elles l'intégrer dans leurs outils de planification réglementaires afin de limiter l'étalement urbain?

Elles peuvent utiliser cette méthode pour évaluer les développements futurs en fonction de jusqu’à quel point les projets de construction planifiés feront augmenter ou diminuer l’étalement urbain. Surtout, elles pourront appliquer cette méthode pour comparer plusieurs scénarios de planification. Cela va également inspirer les municipalités à trouver de nouvelles idées pour limiter ou réduire encore davantage l’étalement urbain. Elles peuvent aussi se donner des objectifs ou des limites pour l’étalement urbain dans le futur. L’outil de SIG pour aider dans l’application de cette méthode est disponible ici.

Une autre application pratique est l’utilisation de l’analyse d’étalement dans les évaluations environnementales afin de déterminer les effets environnementaux cumulatifs des projets qui pourraient influencer la structure résidentielle, par exemple les projets qui impliquent la construction de bâtiments ou qui influencent quelques moteurs de croissance de l’étalement urbain (ex. les routes). Un élément important qui devra faire l’objet de discussions est comment le pouvoir pourra être redistribué entre les différents paliers de gouvernement : les gouvernements municipaux comptent sur le développement pour maintenir et agrandir leur base imposable, et le gouvernement régional (ex. la Communauté Métropolitaine de Montréal) n’a actuellement pas suffisamment de pouvoir pour limiter l’étalement urbain.

 

La Suisse est proactive dans ce dossier (initiative populaire stop mitage). Quels sont les grandes avancées suisses qui pourraient inspirer le Québec?

La Suisse aussi a des problèmes d’étalement urbain, mais ses citoyens ont récemment fait des efforts impressionnants. J’aimerais citer cinq exemples que je trouve particulièrement inspirants pour le Québec et pour d’autres régions du monde :

En général, on apprécie beaucoup plus le paysage en Suisse qu’au Québec. La protection de la beauté des paysages en général, et des paysages historiques en particulier, des villes est beaucoup plus forte là-bas, peut-être parce que le tourisme y joue un rôle important.

La conscience que l’espace est limité et que les terrains doivent être utilisés avec modération est plus répandue en Suisse, peut-être parce que les montagnes prennent beaucoup de place dans ce petit pays. Au Québec, au contraire, beaucoup de gens ont encore l’illusion que l’espace est presque illimité.

L’enjeu de l’étalement urbain est très couvert par les médias suisses. Dans les cinq dernières années, il y a eut des articles sur cet enjeu à chaque semaine. La population veut des changements sérieux.

Plus récemment, une initiative fédérale a été lancée pour arrêter l’étalement urbain en Suisse. Cette initiative a été déposée au gouvernement suisse le 21 octobre 2016. Dans un an ou deux, la population suisse va voter sur les améliorations de législation proposées. Plus d’information disponible ici

La Banque Alternative Suisse (BAS) utilise l’analyse d’étalement en plus des critères économiques afin d’éviter d’approuver des hypothèques pour des projets qui contribueraient fortement à l’étalement urbain (pour voir le communiqué de presse). Je pense que les banques ont une grande responsabilité dans le  façonnement de l’avenir de nos villes, vers un développement plus ou moins durable.

 

Quelles sont les prochaines étapes de vos recherches à ce sujet?

Nous travaillons actuellement sur un livre, avec C. Schwick et A. Hersperger, qui propose des objectifs et des limites pour l’étalement urbain en Suisse. Une proposition y est incluse pour l’ajustement de la Loi sur l’aménagement du territoire suisse.

J’aimerais étudier d’autres villes canadiennes et comparer les résultats avec ceux des villes de Montréal et de Québec. Avec mon collègue C. Townsend, nous travaillons actuellement sur une proposition de recherche pour Vancouver, Victoria et Toronto, et nous sommes à la recherche de financement.

La prochaine étape de notre travail sera de faire une mise à jour de nos résultats pour l’Europe de 2012 et de 2015 (pour l’instant nous avons déjà couvert 2006 et 2009). Nous souhaitons maintenant étendre l’application de notre méthode à d’autres parties du monde. Il serait intéressant de travailler avec des villes et des régions pour comparer de réels scénarios de développement. Ces scénarios pourraient ensuite influencer les décisions concernant les développements futurs et faire partie d’un document « Notice pour le praticien with examples from Montreal », semblable à celui publié pour la Suisse, mais avec des exemples montréalais réels. Idéalement, ce travail mènerait au développement d’un PMAD alternatif qui montrerait l’ensemble des options disponibles à Montréal afin de vraiment réduire l’étalement urbain. Il serait très intéressant de travailler, en collaboration avec d’autres groupes qui s’y intéressent, sur de tels projets qui donnent de l’espoir pour un avenir durable et de montrer plus d’exemples de mise en pratique de notre méthode.