Retour sur le Forum sur les eaux usées montréalaises et la récupération des usages récréatifs en rive

Montréal, une île oubliée ! 

Retour sur le Forum sur les eaux usées montréalaises et la récupération des usages en rives Anne Marie Comparot et Coralie Deny

 Près de 150 personnes ont participé au Forum sur les eaux usées montréalaises et la récupération des usages en rives qui s’est tenu le 10 février dernier et était organisé par le CRE-Montréal en collaboration avec les comités ZIP Jacques-Cartier et Ville-Marie ainsi que l’organisme STOP. Le forum a réuni des étudiants, des représentants de bon nombre d'arrondissements montréalais, de la ville centrale, des municipalités en aval de Montréal et divers organismes (environnement, loisir, éducation, etc.). 

Les présentations des experts en la matière ont permis d’évaluer la qualité de l’eau en rive au pourtour de Montréal, de cibler les problèmes ainsi que la  situation en termes d'accès publics aux plans d'eau montréalais. Ce forum visait à lancer un appel  pour entreprendre les démarches nécessaires afin de permettre à la population de revenir vers le Fleuve. Plusieurs projets de récupération des usages récréatifs en rive présentés, déjà réalisés ou en cours, démontrent une faisabilité et un intérêt certains. Cette journée de réflexion a permis de conclure que la qualité de l’eau en rive s’est nettement améliorée au cours des dernières décennies, grâce notamment à la mise en place des principales infrastructures d’assainissement. Toutefois, plusieurs problèmes de rejets d'eaux usées en rives et de pollution en aval de Montréal, dus aux rejets de la station d’épuration des eaux usées de Montréal (pas encore de désinfection), restent encore à régler. La métropole jouit d’un fort potentiel de récupération des usages récréatifs en rive et le désir de multiplier les accès à l’eau et les plages publiques à Montréal n'est plus un simple rêve mais est tout à fait réalisable ! 

Le Forum aurait pu s’intituler  Montréal, une réelle porte ouverte aux usages récréatifs  car ce fut surtout l’occasion d’entendre des présentations aussi diverses que colorées sur l’histoire, sur les projets et les réalisations concernant les usages récréatifs  en rive au pourtour de Montréal. Nous avons donc terminé cette journée avec en tête, pour un futur proche, des rives vertes publiques, des plages, des sites de mise à l’eau pour le canot, une course en « rabaska »…. 

La qualité de l’eau en rive de l’île de Montréal : en amélioration constante mais encore quelques points noirs à régler ! Au cours des 20 dernières années, la qualité générale des cours d’eau autour de l’île de Montréal s’est 
nettement améliorée et continue de s’améliorer suite à la mise en place des principales infrastructures d’assainissement des eaux usées montréalaises. Pour suivre la qualité de ces eaux, le Réseau de suivi du milieu aquatique de la Ville de Montréal (www.rsma.qc.ca) a développé des programmes de suivi, dont l’indice QUALO, qui détermine par la qualité bactériologique de l’eau si à cet endroit précis la baignade est possible. En 2004, 63% des 122 stations d’échantillonnage ont reçu l’approbation QUALO.

Pour les autres sites, il reste à régler plusieurs problèmes techniques. En voici quelques exemples concrets : 
•  Le non-raccordement aux égouts sanitaires dans l’est de Montréal de plus de 700 logements dans le secteur de La Rousselière qui déversent directement leurs eaux usées au Fleuve sans passer par la station d’épuration qui est à 1 Km seulement de ces habitations; 
•  La présence de « maisons isolées » munies de fosses septiques dans l’ouest de l’île datant de plus de 40 ans et donc souvent défectueuses; 
•  Le problème, dans le réseau unitaire où eaux sanitaires et eaux pluviales sont mélangées, de débordement des eaux usées par temps de pluie qui sont alors envoyées directement au Fleuve sans être traitées. A Montréal, le nombre d’ouvrages de surverses est de 68.
•  Le mauvais raccordement dans les réseaux séparatifs (les tuyaux évacuant les eaux sanitaires sont branchés au réseau pluvial). Les rejets d’eaux usées affectent encore la qualité de l’eau en berge à certains endroits et empêchent la baignade, notamment à des plages existantes comme celle de Beaconsfield. La population montréalaise ne peut mettre ses pieds dans les plans d’eau qu’aux plages du Cap Saint-Jacques et de l’île Bizard.

Comment régler ces problèmes ? 

Éliminer toute forme de rejets d’eaux usées au Fleuve qui entraînent la pollution de l’eau en rive passe par un investissement majeur. La Ville de Montréal estime en effet à près de 30 millions de dollars le «décroisement» des égouts des résidences, l’installation d’égouts et la correction de fosses septiques défectueuses. Afin d’éviter les débordements par temps de pluie, il faudra construire des bassins de rétention des eaux de ruissellement pour un coût qui pourrait atteindre 400 millions de dollars en incluant la modification de la gestion des intercepteurs. Toutefois, outre ces bassins, il existe des solutions alternatives et novatrices, comme la mise en place de toitures vertes et l’enlèvement d’une partie de l’asphalte (au profit de la composante végétale) dans certains lieux qui envoient des volumes d’eau importants dans les égouts pluviaux, qui contribueraient à contrer les surverses. En aval de Montréal, les municipalités reçoivent les eaux usées contaminées de la station d’épuration.

 En 1970, l’ancienne Communauté urbaine de Montréal démarrait la construction d’un système d’égouts, de collecteurs et d’intercepteurs ainsi que la station d’épuration des eaux usées de Montréal. C’est en 
1984 que pour la première fois, la Station d’épuration (STEP, http://services.ville.montreal.qc.ca/station/fr/treastaf.htm  ) a débuté ses opérations par l’interception des eaux usées qui étaient déversées dans la Rivière-des-Prairies. Il y a donc seulement 10 ans que l’on commençait à traiter toutes les eaux usées de l’île. Malgré l’efficacité de la STEP, il n’en reste pas moins qu’une quantité importante de polluants est rejetée au Fleuve en aval de la station et donc en aval de Montréal. Or, la contamination se fait sentir sur plus de 100 Km. Par ailleurs, la station n’effectue encore aucune désinfection des eaux usées, ce qui a des répercussions négatives importantes pour les municipalités riveraines en aval. En effet, par exemple, les îles de Berthier et de Sorel sont actuellement impropres à la baignade à cause de ces rejets. On estime en effet que le traitement physico-chimique réalisé à la Station d’épuration permet de retirer environ 50% des produits chimiques, comme les métaux lourds, qui arrivent à la station.  

Réduire la pollution du Fleuve causée par les eaux usées montréalaises 

La réduction à la source de la pollution, c’est-à-dire la diminution des polluants dans les eaux usées rejetées au niveau des lieux de production, industries  en tête, devrait rester la priorité numéro un. La STEP n’a pas en effet la capacité de traiter tous  les polluants qui lui arrivent en grand nombre et mélangés. Pour y parvenir, une réglementation plus sévère et appliquée (nombre suffisant d’inspecteurs) est indispensable. Une campagne de sensibilisation de la population serait également nécessaire. La désinfection des eaux usées rejetées, prévue il y  a plusieurs années mais toujours inexistante doit également être prioritaire. La Ville de Montréal devrait commencer des essais pilotes en 2005 pour choisir précisément la technologie (ozone et ultraviolets) pour finalement mettre en place d’ici 2007 un système de désinfection pour la STEP, dont les coûts sont estimés à plus de 100 millions de dollars.

 La récupération des usages en rives : un potentiel inestimé pour Montréal  

Les rives montréalaises accueillaient auparavant plusieurs activités comme la pêche en rive, souvent comme un appoint alimentaire, le patinage jusque dans le port fermé l’hiver, les courses sur des ponts de glace et la villégiature, qui commence dans la seconde moitié du XIXième siècle dans la foulée des chemins de fer. Dans les années 1960, on comptait encore une cinquantaine de plages dans la grande région montréalaise, souvent improvisées et commerciales, quelques-unes municipales. Il y avait notamment une plage à la batture de la pointe sud de l’île Sainte-Hélène et la Rocky Beach au pied de la centrale de Lasalle. Aujourd’hui, il ne reste plus que deux plages où l’on peut se baigner dans les plans d’eau montréalais.

À la fin des années 1970 s’amorce le projet Archipel dans le cadre du Projet d’aménagement intégré et polyvalent des eaux de l’archipel de Montréal, qui est finalement abandonné. Des fenêtres sur le Fleuve et la Rivière sont toutefois ouvertes ou remises en valeur : le Vieux-Port, le parc du canal de Lachine, l’aménagement des Parcs Nature pour la CUM, le développement du parc des Îles pour Montréal, des parcs riverains linéaires importants comme celui reliant Verdun à Lachine en passant par le parc des Rapides à LaSalle, la création du Pôle des rapides et l’acquisition des îles des rapides par Conservation de la Nature, le parc de la promenade Bellerive.

Aujourd’hui, seulement 6% de la population montréalaise se baigne régulièrement aux plages publiques et 15% se baigne à l’occasion dans le Fleuve. Sans contredit par faute de plages, mais aussi parce que la 
perception générale de la qualité de l’eau du Fleuve est encore négative. On estime à une personne sur deux qui pense qu’il est encore dangereux de se baigner dans les plans d’eau montréalais. Un travail de sensibilisation à ce niveau est donc nécessaire. À Montréal, beaucoup de personnes n’ont pas de voiture pour s’évader au bord d’un lac ou tout simplement pas les moyens de le faire. La récupération des berges 
montréalaises à des fins d’accès à l’eau participerait sans conteste à la qualité de vie de la population montréalaise.

Des projets concrets ! 

L’arrondissement Ahuntsic-Cartierville ne jouissait d’aucun accès à l’eau avant l’entente conclue avec une école et l’aménagement d’un accès à l’eau grâce au site nautique Sophie-Barat. Ce lieu de contact avec la Rivière-des-Prairies permet aujourd’hui des activités nautiques non motorisées comme le canot, le kayak de mer et le rabaska, cela à quelques minutes du métro Henri-Bourassa. La demande de la population a créé l’offre et la facilité de mise en place du projet démontre bien qu’il est possible et faisable de concrétiser le développement d’accès au Fleuve. C’est une richesse naturelle patrimoniale que l’on découvre ! 

Avant, le site de l’actuel Parc Edgewater à Pointe-Claire n’était qu’asphalte, béton et gravier, aujourd’hui le parc offre une rive renaturalisée et accueille des pêcheurs, des promeneurs et un club de canot. La population s’est rapidement appropriée les lieux. Pointe-Claire possède une politique d’acquisition des terrains en rive pour l’accès public, ce qui a grandement facilité la réalisation du projet.  

Des plages publiques au pourtour de Montréal, il y a de la place ! 

Le potentiel est bien présent à Montréal pour la mise en place de nouvelles plages ou d’accès au Fleuve par un ponton et une simple échelle pour se tremper les pieds dans l’eau. Cependant, le constat actuel est que Montréal ne possède que deux plages naturelles et une plage artificielle où l’on peut se baigner. Rappelons que le droit collectif d’accès à  l’eau n’existe pas au Québec, contrairement à la France. Pour remédier à ce déficit, il faut rapidement caractériser les sites potentiels et développer des projets concrets. Chicago et Toronto l’ont fait, pourquoi pas Montréal ?  

L’aménagement de nouvelles plages publiques ou points d’accès pour la baignade dans plusieurs sites sur les rives montréalaises est possible ; certains emplacements pourraient être envisagés, comme les parcs Angrignon, Monk, René-Lévesque, Summerlea, du quartier latin, de la Merci, des îles de la visitation, de la Pointe-aux-Prairies, de l’Anse-à-L’Orme et de la Promenade Bellerive ainsi que le Golf des vétérans, l’île Haynes, l’ancienne plage Crystal et la Pointe Théorêt.  À Québec aussi, le désir au sein de la population de se baigner dans le Fleuve se fait sentir. Un comité de citoyens, la Société des gens de la baignade, considèrent que le bassin Louise en plein cœur de la vieille ville pourrait être transformé en plage publique. La volonté de retrouver le grand Fleuve se fait donc sentir à l’échelle du Québec. L’arrondissement Verdun a déjà pris les devants dans ce dossier.

Il y a quelques décennies, près de 5 000 personnes pouvaient s’y baigner entre les rapides de Lachine et le quai de la tortue; un tramway partait du vieux port de Montréal pour se rendre à la plage de Verdun. Aujourd’hui, la volonté d’offrir cet accès à l’eau est de nouveau à l’ordre du jour. Après des années de remblayage des berges, un site est donc retenu pour réaliser une plage à Verdun. Il s’agit de  l’ancien dépôt à neige à la limite de l’herbier des rapides. Cette année, l’arrondissement Verdun dispose d’une somme de 500 000$ pour l’aménagement de deux quais flottants, dont un sera installé près de la future plage. La réalisation des travaux d’aménagement de la plage se ferait en 2006, conditionnellement à l’obtention des crédits et des autorisations du MENVQ dont les délais d’approbation peuvent s’échelonner sur une période de 12 à 24 mois. 

Le potentiel est là, il faut agir ! 

Finalement, nous proposons la réalisation d’une étude montréalaise, afin de déterminer les sites potentiels d’accès à l’eau en rive, en les caractérisant selon le type d’aménagements possibles (pontons, plages). Lançons-nous un défi : la création de dix plages ou d’accès à l’eau pour 2010. Et pourquoi pas une course en canot ou rabaska sur une portion du Fleuve, comme le propose Jean-Benoît Nadeau, journaliste de L’actualité qui en 2003 faisait le tour de l’île en canot, un peu comme le Tour de l’île à Vélo?